Lisez les auteurs belges (et les Français installés en Belgique)!

Le mardi 17 mars 2020 | Photos : © Aurélia Dejond

Dix auteurs à suivre: ces plumes secouent à leur façon le milieu littéraire et feront la littérature de demain. Le glas du papier ne semble pas avoir sonné, la preuve par dix auteurs à (re)découvrir.


© Aurélia Dejond

** Vinciane Moeschler, Prix Rossel 2019 avec « Trois incendies », son cinquième roman

« C’est le parcours du combattant »

C’est pour être dans sa bulle que petite fille, cette journaliste franco-suisse installée à Bruxelles a décidé de créer des personnages. « Lorsque j’ai arrêté la danse classique, l’écriture a pris le relais. Vers l’âge de douze ans, j’écrivais des poèmes, puis de petites histoires…ça a pris de l’ampleur. A 15 ans, j’ai gagné un concours de nouvelles et je me suis lancée dans l’écriture d’un premier roman, qui a été publié quand j’avais 25 ans. Les quatre suivants sont nés dans la foulée. Ecrire fait vraiment partie de moi ». Lucide et passionnée, celle qui a obtenu le Prix Rossel 2019 regarde dans le rétroviseur avec fierté et tendresse. « Etre romancière s’apparente au parcours du combattant ! C’est lourd, il faut s’accrocher, apprendre à se blinder, on peut souffrir d’un refus ou d’une critique négative. Le Prix Rossel est une reconnaissance magnifique ! », se réjouit Vinciane Moeschler, qui a profité de ce prix pour rendre hommage à l’écrivain turc Ahmed Altan, emprisonné pour ses mots. « Je pense surtout à la liberté incommensurable que j’ai d’écrire, beaucoup n’ont pas cette chance ». Passionnée, l’écrivaine transmet également son amour des mots, notamment en milieu hospitalier, en psychiatrie. « On engageait des artistes pour des ateliers, j’ai répondu à l’annonce pour y partager ma passion. C’est une grande richesse, j’aime initier les autres à mes petites combines d’écrivain et la fragilité humaine m’intéresse beaucoup ». 
Ed.Stock

** Fredéric Ernotte, « Comme des mouches », son troisième roman

« Tuer des gens qui n’existent pas, c’est grisant ! »

Tout commence avec son travail de fin d’études à l’université de Louvain-la-Neuve. « On avait la possibilité d’écrire une nouvelle, j’ai trouvé la prise de risque intéressante, j’ai obtenu une belle note, le Président de l’université m’a encouragé à continuer à écrire et de fil en aiguilles, m’a mis au défi d’écrire un roman. J’ai dit oui, absolument personne ne le savait. J’ai mis trois ans à l’engendrer, je le faisais surtout pour m’amuser, et quand un éditeur belge a décidé de le publier, tout s’est enchaîné », sourit celui dont le premier roman se retrouve alors en tête des ventes, « devant Harlen Coben et pendant plusieurs jours ! (rires) ». Et de continuer ce parcours d’écrivain avec beaucoup de détachement, en dehors de son boulot d’assistant social. « Les étoiles arrivaient petit à petit sur Amazon, les lecteurs semblaient très contents que je tue des gens qui n’existent pas, c’était grisant !». Depuis, le succès ne se dément pas et « Comme des mouches », troisième polar écrit cette fois à quatre mains avec le provençal Pierre Gaulon se vend comme des petits pains. « C’est aussi par le polar que je suis entré dans la lecture, avec ’Les dix petits nègres’, d’Agatha Christie. Ne pas vouloir me coucher pour lire la suite, c’était très nouveau pour moi ! » . Aujourd’hui, l’écriture de thrillers est aujourd’hui devenu un terrain de jeu pour le Namurois. « C’est mon genre de prédilection, celui avec lequel je m’amuse le plus ! J’adore me mettre dans la peau de personnages fictifs, y compris des femmes ! ».
Ed. Lajouanie

** Maia Aboueleze, « Le ballet des retardataires. Tokyo, tambours et tremblements »

« Il m’était vital de relater ce voyage-épreuve »

Depuis qu’elle est ado, cette Normande installée dans la capitale belge a toujours dévoré les mots. « Mon enfance a été pluvieuse, l’ennui m’a poussée vers la lecture. A dix ans, j’écrivais ma première nouvelle, j’inventais les vies que je fantasmais à cette époque-là ». La petite fille devient ensuite étudiante en danse à Angers, puis étudie le théâtre et le taïko à Paris. Cet art du tambour japonais traditionnel la mène au Japon, grâce à la bourse Vocatio. « Je suis partie m’y perfectionner, sans rien connaître du pays, de sa langue et du milieu très hermétique du taïko, auquel il a fallu totalement me soumettre », explique Maïa, première Européenne à avoir pénétré l’école la plus secrète de Tokyo. Traditions, discipline quasi militaire, exigence colossale, abnégation, dureté, rigueur, non-intégration… l’auteure met à plat un parcours sans concession avec elle-même, mêlé de passion et de souffrances. « J’étais terriblement seule et dans un grand flou artistique, il était vital pour moi que je relate ce voyage-épreuve. Il m’a fallu cinq années pour accoucher du livre. Au point final, je me sentais vidée, euphorique et perdue. Ces pages devaient viscéralement sortir de moi, j’avais besoin d’être publiée pour clôturer cet épisode». Aujourd’hui, Maia Aboueleze considère l’écriture comme une alliée et travaille à un deuxième roman. « Ca me galvanise ! Mais jamais je ne relirai ’Le bal des retardataires’, expérience de vie bien trop violente. Le chapitre est clos. Aujourd’hui, je suis sereine, l’écriture est une porte vers une nouvelle liberté ».
Ed. Intervalles 2019

** Jérôme Colin, auteur de deux romans

« Etre lu est une surprise de chaque jour »

C’est l’histoire d’un fantasme non assouvi qui bascule après une émission radio. « Mon invité était Mathieu Ricard, il était accompagné de Nicole Lattès, son éditrice. Elle m’a envoyé un mail de remerciements et a ajouté que si un jour j’étais tenté par l’écriture, je ne devais pas manquer de la recontacter. Je venais de mettre le point final à une histoire dix jours plus tôt, le hasard était énorme ! Je lui ai envoyé mon manuscrit et trois jours après, elle m’annonçait qu’elle souhaitait me publier. Incroyable, mais vrai ! ». Le journaliste s’autorise enfin à passer de l’autre côté de la barrière, ‘Eviter les péages’ sort en 2015. « Ce qui me surprend d’emblée ? Avoir des lecteurs ! J’avais peur que ça n’intéresse personne. Etre lu est une surprise de chaque jour, c’est très émouvant à vivre, à ressentir. Ecrire permet l’introspection, la réflexion et me procure un plaisir immense ». D’où l’envie d’en écrire un deuxième ! « Le champ de bataille » sort en 2018. « C’était une évidence! Le troisième est d’ailleurs en route. Pour moi, écrire, c’est être en vacances. Cela m’offre une parenthèse, un autre rythme », confie celui qui a été le premier étonné de voir son premier livre non seulement traduit, mais également adapté au théâtre. « J’étais abasourdi. C’est sidérant, je n’étais pas préparé à ça. Cela dit, je ne me considère pas comme romancier, je suis un journaliste qui écrit des livres, sans aucune autre prétention. Je ne sacralise pas la littérature, elle reste un objet de désir et de plaisir ».
Allary Editions

** Corinne Maier, « A la conquête de l’homme rouge », premier roman

« Avec un roman, je touche d’autres publics »

C’est le sujet qui l’a décidée à écrire un roman plutôt qu’un essai, genre auquel elle est pourtant habituée. « C’est l’histoire d’une femme mariée quittée qui tombe amoureuse d’un extrémiste de gauche qui pose des bombes. Pour ce premier roman, il m’a fallu tourner autour de mon sujet pendant quelque temps. J’ai dû l’apprivoiser, trouver mes marques, le faire mien… j’ai aimé cette part de défi, quitte à ce que cela prenne du temps. A la manière d’une recette de cuisine, j’y ai mis tous les ingrédients dont j’avais envie ». Résultat : un pamphlet social et le portrait décapant d’une certaine bourgeoisie ou plus exactement de l’idée que l’on s’en fait. Celle qui se dit issue de « Swifranbel », « ce mélange improbable de Suisse, France et Belgique », et qui multiplie les casquettes (elle est économiste, historienne et psychanalyste) compte une vingtaine de livres à son actif. « Pourtant, pour certains, on n’est pas écrivain tant qu’on n’a pas écrit de roman… il s’agit d’une définition survalorisée à mes yeux. Personnellement, je pense que l’écriture de ‘A la conquête de l’homme rouge’ complète bien mon activité. Cela dit, ce roman change sans doute l’image que l’on a de moi. On parle de ce livre dans les magazines féminins, par exemple, alors que d’habitude, je suis référencée dans les pages société comme personne-ressource. Je suis heureuse de pouvoir toucher d’autres publics en signant une satire sociale iconoclaste sur la bourgeoisie. C’est un exercice de style qui m’a beaucoup plu !».
*Ed. Anne Carrière 2019

** Sylvestre Sbille, « J’écris ton nom », premier roman

« Je sentais que ce roman était le bon »

Ecrire l’inhumain, dire l’innommable, l’indicible. Le réalisateur, scénariste et journaliste culturel belge ouvre une page de l’histoire avec ce premier roman remarqué. « Obtenir un feu vert pour une publication permet de remplir son petit pot d’égo. Mon éditrice a flashé, c’est jubilatoire ! Et le public semble bien accueillir le livre, je suis comblé ». Sylvestre Sbille s’est plongé dans l’écriture de « J’écris ton nom » pour faire un pas de côté et sortir de l’univers du cinéma, « système trop masochiste » à ses yeux et parcours du combattant systématiquement recommencé. « Je sentais que ce roman était ‘le bon’. Malgré le flux de livres qui inondent la rentrée littéraire, les éditeurs et le public sont à l’affût des primo-romanciers, avoir ce statut délicat est du coup un atout. Je suis parti d’un fait réel, celle d’un jeune médecin bruxellois juif interdit d’exercer et qui avec deux amis d’enfance, va arrêter le convoi ferroviaire de Malines vers les camps. J’avais l’impression que cette histoire se devait d’être racontée, j’ai réalisé un fantasme : celui de me mettre à la place du héros et d’autres personnages. On est cependant rattrapé par le réel et l’horreur : chez Filigranes, il m’est arrivé de dédicacer le roman à des lecteurs dont les grands-parents ont sauté du train…cent-cinquante-trois personnes ont survécu à ce convoi qui en transportait mille six cent trente-et-une ». Fort de ce premier récit puissant, il va falloir beaucoup pour arrêter Sylvestre Sbille, de son propre aveu. « Deux idées se disputent actuellement en moi…le virus semble me gagner ! »
Ed. Pointillés Belfond 2019

** Sylvie Lausberg, auteure de « Madame S. », son premier roman

« Je voulais relever le défi d’être lisible par tous »

Quinze ans de recherches et cinq ans d’écriture : c’est le temps qu’a consacré l’historienne et psychanalyste belge à Marguerite Japy-Steinheil, célèbre maîtresse du Président français Félix Faure. Résultat : un thriller historique passionnant sur les traces de celle que l’auteure a préféré raconter dans un roman, plutôt que dans un écrit pédagogique ou politique, ses registres plus habituels. « J’avais la volonté de m’adresser au plus grand nombre, de relever le défi d’être lisible par tous, je me suis donc autorisée à tenter la forme romanesque où je parle au ‘je’ », explique celle qui reste étonnée que son livre soit lu. « J’avais des craintes quant à son accueil par le public, notamment parce qu’il s’agit d’un sujet éminemment français traité par une Belge. Pourquoi moi et non une historienne française ? Etre belge m’a donné de l’espace pour rencontrer ce personnage autrement, cela s’est avéré un grand atout. De fil en aiguille, cette femme a fait partie de ma vie, je l’ai côtoyée pendant vingt ans, mes enfants l’ont toujours connue, même s’il m’a fallu du temps pour m’autoriser à écrire un roman». Présidente du Conseil des femmes en Belgique et auteure de nombreuses publications, notamment sur le droit à l’IVG et sur les injures sexuelles, Sylvie Lausberg, très impliquée dans la lutte pour les droits des femmes, se dit ébahie d’être considérée comme écrivaine, depuis la publication de « Madame S ». « Ce livre m’a apporté un espace pour me penser en tant que femme. La force et la détermination de Marguerite Japy-Steinheil m’ont été très utiles. Elle fait partie de ma vie ».
Ed. Slatkine Et Cie 2019

** Charly Delwart, auteur de « Databiographie », son cinquième roman

« Ecrire permet de digérer le monde »

Il nous annonce d’emblée qu’il ne sait pas combien de journalistes il a rencontrés ni combien d’interviews il a données depuis la sortie de son roman. Charly Delwart ne compte plus rien. Ce qui est sûr, c’est que « Databiographie » est son cinquième roman. Non que l’auteur soit dégoûté des chiffres, mais depuis la publication de son dernier livre, l’écrivain et scénariste belge se sent acquitté. « Après ce déchiffrement de moi en version littéraire, je me sens libéré de toute donné personnelle ! », sourit celui qui a décidé d’écrire cette autobiographie décalée le jour de son quarante-quatrième anniversaire. Il a tout compté, tout quantifié. « Je voulais savoir si les chiffres, présents partout, pouvaient également éclairer ma propre existence et être un outil d’introspection. M’analyser grâce aux statistiques et à mes données personnelles était-il le gage d’une meilleure connaissance de moi-même, alors que le tout-numérique grouille d’informations personnelles sur les individus, parfois à ses dépens ? ». Curieux, l’auteur belge raconte sa vie à l’ère du big data. « Paradoxalement, cette analyse très terre-à-terre et concrète de mon existence a demandé une certaine distanciation par rapport à ma vie. Ce cinquième ouvrage fait office de bilan et de réelle introspection, cela clôt mon travail de psychanalyse, en quelque sorte. Ecrire permet de digérer le monde, cela ordonne et permet de creuser ». Difficile de ne pas se prendre au jeu avec sa propre existence une fois le livre terminé. A bon entendeur…
Ed.Flammarion 2019

** Myriam Leroy, « Les yeux rouges », son deuxième roman

« Ecrire est un art de la liberté »

Elle a toujours espéré qu’elle passerait à l’acte. « Cette envie tenace était en moi depuis que je suis petite. J’ai d’ailleurs beaucoup de débuts de romans à mon actif », sourit Myriam Leroy, qui a longtemps eu l’impression d’avoir tout le temps devant elle. « Je me suis obligée à me lancer un défi et à l’écrire avant mes 35 ans ! ». « Ariane » a été publié un mois avant la date butoir. « Sa publication a tout changé, c’est comme si j’avais obtenu un diplôme, ce n’était plus apparenté à une montagne infranchissable pour moi. Ce qui est magique, c’est qu’il s’agit d’un art de la liberté : on peut écrire de partout, coupée de tout et de tous, sans réseau ni piston. Je me sens beaucoup plus autonome ! ». Myriam Leroy ne se considère pas pour autant comme romancière. « A ce stade, je peux imaginer que quelque chose de l’ordre d’une œuvre sommeille éventuellement en moi. Je me définirai comme romancière ou écrivaine le jour où je gagnerai ma vie uniquement avec ça ». Avec son deuxième titre, « Les yeux rouges », qui raconte le harcèlement en ligne, la jeune femme signe un livre plus politique, « qui remue les tripes et la conscience du lecteur ». « Beaucoup me disent que je leur donne de la force. C’est très flatteur, très nouveau et très inattendu pour moi. Ecrire demande de se dépouiller de pas mal de peaux et de se regarder bien en face. Je me sens mieux avec la personne que je vois dans le miroir. Et surtout, je suis moi ».
Ed. Don Quichotte 2018 et Seuil, 2019

** Adeline Dieudonné, auteur de « La vraie vie », son premier roman

« Ce livre a donné du sens à ma vie »

« Je traversais une période compliquée, je travaillais dans un bureau d’architectes d’intérieur, mon métier n’avait pas de sens à mes yeux, j’ai voulu exprimer mon inquiétude quant au monde dans lequel évoluent mes enfants, cela a donné un spectacle et j’ai ensuite voulu continuer à écrire. C’est devenu pour moi une nécessité d’exprimer mes peurs, de les partager…le livre est né », explique d’emblée celle qui a fait le buzz en 2018. « Petite et ado, j’étais déjà une dévoreuse de livres, je n’avais pas un physique facile, je n’avais pas de petit ami, les bouquins étaient un refuge évident. J’ai commencé à écrire en 2016, j’ai gagné un prix avec une nouvelle, ça m’a boostée ». Tout s’enchaîne alors pour la jeune femme qui obtient le prix Rossel 2018 avec « La vraie vie ». « J’ai fait beaucoup d’impro théâtrale, je connaissais la mécanique du récit et de la structure d’une histoire, j’ai lu sur la construction d’un scénario, c’était intuitivement en moi. Pour ce premier roman, ma propre sauvagerie m’a étonnée et a surpris les autres, c’est extrêmement libérateur ». Pourtant, Adeline Dieudonné aurait aimé que le succès vienne plus tôt. « A 36 ans, ce livre a donné du sens à ma vie, m’a apporté de la confiance et de la légitimité. Le prix Rossel a été une vraie reconnaissance. Travailler à un deuxième roman est évidemment stressant, dans la mesure où il est plus attendu ». Pour écrire, Adeline Dieudonné a des rites immuables : écouter du métal le matin et du classique l’après-midi, avoir un thermos de thé à portée, rédiger dans les chambres d’hôtels ou chez elle, accroupie sur une chaise, comme prête à bondir… A suivre !
Ed. L’Iconoclaste

 

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