La Chapelle Musicale Reine Elisabeth

Paru dans JV 48 - Avril-Mai 2015 | Texte : Marie Delloye, Photos : Mireille Roobaert

Erigée en 1939 par la reine Elisabeth de Belgique, la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, reconnue mondialement pour la qualité de son enseignement musical, a inauguré en 2015 une nouvelle aile… Pour une deuxième jeunesse sans fausse note !

Personne ne soupçonnerait l’existence d’une institution internationalement reconnue au bout de cette petite allée, aux abords de Waterloo et de la forêt d’Argenteuil. Et pourtant, c’est là que la Chapelle Musicale Reine Elisabeth a été construite en 1939 et inaugure aujourd’hui sa nouvelle extension, l’aile « de Launoit » du nom de la famille qui fut le premier soutien d’un projet qui semblait au départ un peu fou, mais qui a donné à la Belgique ses lettres de noblesse en matière musicale. Car cela fait 75 ans que cette « chapelle » accueille des jeunes prodiges de la musique classique pour leur garantir les cours avec les meilleurs professeurs et les aider à lancer leur carrière. Et puis, indissociable de cette école prestigieuse, le Concours Reine Elisabeth est un rêve prestigieux que peu de musiciens atteignent…

Un rayonnement international

Dès le départ, la volonté de deux personnes crée une synergie qui concrétisera l’émergence à la fois de la Chapelle et du Concours… Dans les années 1930, la reine Elisabeth, violoniste passionnée et Eugène Ysaÿe, un des plus grands violonistes et compositeurs de l’époque, décident de créer un concours et une école pour soutenir et valoriser les musiciens prometteurs. Le comte Paul de Launoit se joint à eux et aide à la concrétisation du projet mettant à leur disposition son terrain. Le 12 juillet 1939, deux ans après la création du Concours, la Chapelle Musicale est inaugurée… Elle a pour vocation d’enseigner et d’héberger une douzaine de jeunes prodiges chaque année, et pour une période de trois ans, de s’installer avec les maîtres de leur propre choix. En 2004, l’organisation est repensée et ce sont désormais des maîtres en résidence invités par la Chapelle qui attirent les jeunes dans six disciplines différentes : chant, violon, piano, violoncelle, alto et musique de chambre. L’autre aspect mis en avant aujourd’hui est l’insertion professionnelle de ces jeunes qui lancent leur carrière grâce aux nombreux concerts, initiés par la Chapelle à Bruxelles et à travers le monde.

chapelle4Les réflexions de 2004 portent également sur des travaux d’élargissement de la Chapelle construite par l’architecte Yvan Renchon et classée depuis lors. En effet, cette nouvelle dynamique exige plus de place et d’hébergements pour les jeunes dont la demande afflue du monde entier.

Un projet d’extension est alors lancé dès 2006 et le permis d’urbanisme obtenu en mars 2013. Inaugurée en janvier 2015, la nouvelle aile de Launoit est une véritable prouesse technique et acoustique qui réunit 20 studios de résidence supplémentaires pour les jeunes résidents, trois nouveaux studios de musique, pour les répétitions ou concerts et enregistrements, et de nouveaux lieux de vie comme une cuisine et un grand foyer, appelés « Artists Village », où il fait bon vivre tous les jours. Un nouvel espace construit dans le respect de l’environnement, qui accueille en tout durant l’année une soixantaine de jeunes, six maîtres et douze spécialistes, réputés mondialement, pour une durée moyenne de trois ans.

 

Les défis de l’aile de Launoit

Aujourd’hui directeur de la Chapelle, Bernard de Launoit est très fier de ce nouveau départ, lui qui s’est retrouvé à la tête de ce chantier complexe et d’envergure. « En devenant le maître d’ouvrage de ce projet élaboré depuis dix ans, j’ai suivi le chantier de A à Z et j’ai eu la chance de travailler avec des gens très compétents et ouverts à la discussion. Nous avions tout de suite choisi deux bureaux d’architecture belges spécialisés dans les bâtiments culturels et à haute valeur environnementale (Synergy International et L’Escaut). Ici, le challenge était de pouvoir construire une extension de toute pièce sur un site classé et jouxtant un bâtiment classé également… Ce lieu hautement symbolique devait être préservé dans son site naturel, c’est pour cela que nous avons demandé à des architectes paysagistes d’améliorer et de rénover le parc classé (JNC et Jean-Noël Capart) sans oublier l’expertise des équipes de l’entrepreneur Amart. Tous ces acteurs ont travaillé main dans la main pendant 16 mois pour produire ce que nous avons aujourd’hui : une véritable prouesse technique et esthétique ! Mais le bâtiment ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans l’expertise de l’acousticien Rémi Raskin (Capri Acoustique)… Je voulais le meilleur pour la Chapelle et je n’ai pas été déçu ! Sachez que la qualité du son est exceptionnelle ici, chaque studio de logement est une boîte dans la boîte, c’est-à-dire qu’aucun des murs n’est lié à ceux de la chambre voisine, de telle manière que l’un peut jouer du piano toute la nuit sans réveiller le moins du monde son voisin ! »

Quand on visite les chambres, petites et très modernes, avec un piano au rez et un lit en mezzanine, on a du mal à le croire ! Et puis quand on regarde de plus près, on aperçoit les petits détails qui montrent le niveau de précision des études d’acoustique dans le bâtiment. Notons par exemple les panneaux perforés que ce soit sur les armoires dans les chambres, ou le long des parois amovibles en chêne dans les studios de concert… jusqu’aux rideaux et au tapis sur le sol des chambres, étudiés pour ne pas trop absorber le son…

L’acoustique proche de la perfection

chapelle3C’est grâce à de nombreuses études sur place et avec les jeunes résidents que Rémi Raskin, acousticien et fondateur de la société spécialisée Capri Acoustique (Théâtre National Bruxelles, Opéra Garnier, Auditorium de Rabat…), a pu mener le projet jusqu'à son achèvement : « Dans un chantier comme celui-ci où les acteurs sont nombreux et les contraintes aussi, notre apport est de veiller à ce que chaque local ait une acoustique adaptée à sa fonction. Nous devons également vérifier que l’équipement technique (ventilation, luminaires) ne dérange pas, ni les sons extérieurs comme le bruit du trafic, etc. Nous avons donc accompagné les architectes dans le choix des matériaux et des dispositifs en commençant par les agencements des locaux, le volume et les formes de chaque salle en fonction de son rôle… Nous avons posé de nombreux choix, souvent les plus difficiles, pour arriver à un son proche de la perfection. » Par exemple, chaque logement est indépendant du reste du bâtiment et est installé sur des dalles flottantes et des plaques anti-vibratoires… Chaque studio est composé de doubles portes, une solidaire uniquement du bâtiment et l’autre uniquement de la salle intérieure, et aucun mur n’est parallèle à l’autre, afin de maximiser la circulation du son… C’est la même technique utilisée pour la façade : les fenêtres sont solidaires du bâtiment mais la façade extérieure reste indépendante ! Même la communication des gaines techniques est étudiée pour que chaque local reste indépendant… « En ce qui concerne les salles de concerts et d’enregistrement, nous les avons équipées de panneaux perforés absorbant le son si besoin, et pouvant se moduler en fonction de l’objectif et du nombre de personnes dans la salle. Maintenant que le chantier est terminé, c’est aux résidents de tester les réglages au fil des concerts et enregistrements. Je suis très heureux d’avoir pu travailler à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, ce travail était unique et les résultats inespérés. »

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Un pari réussi

Dernière pièce mais non des moindres, le paysage est un élément inhérent de la Chapelle. Dessiné par l’architecte Yvan Renchon, le jardin classé a été rénové par Laurent Miers et Jean Noël Capart du bureau JNC, avec pour objectif principal de remettre en valeur le jardin d’origine, d’y installer un parking et de laisser la nature prendre ses droits sur le nouveau bâtiment, dans un équilibre entre spontanéité et esthétique, forêt et jardin, lignes strictes et souples.

Installée sur près de 100 mètres de long, entre la forêt d’Argenteuil et l’ancien bâtiment, la nouvelle aile de Launoit est résolument moderne et épurée, et pourtant, elle semble avoir toujours été là… Tout en transparence, et marquée de pixels plus sombres, la façade reproduit une partition d’Eugène Ysaÿe, un bel hommage au co-fondateur des lieux et à la musique, éternelle maîtresse de ces lieux !

Côté budget, la nouvelle aile est financée à 100 % sur fonds propre, un challenge qui sera bientôt atteint grâce à la double structure de la Chapelle fonctionnant à la fois à travers la Fondation Reine Elisabeth, à utilité publique, et à une société anonyme à finalité sociale. « Grâce à une augmentation de capital et à l’entrée de trois nouveaux actionnaires dans la société en 2014, sans oublier les nombreuses donations privées et partenaires publiques, nous avons déjà couvert près de 90 % du budget de la nouvelle aile en ce début 2015 », explique Bernard de Launoit. « Le budget total de la construction s’élève à 10.500.000 euros, dont nous avons déjà couvert 9.830.000 euros. Une chance et une aventure qui n’aurait pas pu exister sans la collaboration et la participation de gens passionnés et généreux, je leur suis très reconnaissant. » Objectif atteint donc pour celui qui veut faire de la Chapelle Reine Elisabeth une référence en matière d’enregistrements, de concerts et d’études… « Pour la saison 2015-2016, nous avons développé un vrai programme de concerts ici, et nous prévoyons de toucher un plus large public en organisant deux concerts publics par semaine. »

Lieu de vie

chapelle7Véritable laboratoire haut de gamme, la Chapelle n’en est pas moins un lieu de vie pour la soixantaine de jeunes qui y vivent ou y séjournent chaque année… C’était le challenge de Michèle Buchter (MBO) que de rendre cet espace convivial et chaleureux, tout en gardant le lien esthétique avec le bâtiment plus ancien… « Dans ce lieu vivent des jeunes de toutes les nationalités, de toutes les cultures, il faut donc qu’il répondent aux besoins de chacun. Nous avons misé sur des teintes sobres mais chaleureuses comme le taupe, en l’alliant au béton lissé du sol et au chêne présent partout. Les pièces de vie commune sont au sous-sol mais baignent de lumière dans des jeux de transparence, et la grande fresque de l’artiste belge Jean-Luc Moerman qui recouvre le plafond du réfectoire est résolument moderne. Dans les chambres, j’ai fait en sorte qu’aucune ne se ressemble dans les tons, entre le rouge, le violet… J’ai adoré voir chaque étudiant remanier sa chambre, changer le piano de place pour s’y trouver comme chez lui ! »

 

Habiter à la Chapelle

Han Bin Yoon, jeune violoncelliste coréen de 24 ans venu tout droit de Los Angeles en septembre 2014, est installé dans un de ces studios : « J’ai beaucoup de chance d’avoir pu m’installer dans un de ces magnifiques nouveaux studios, j’ai mon propre piano et beaucoup de lumière ce qui en fait une chambre très agréable. Le son est exceptionnel ici, presque trop parfait pour tout vous dire… Nous avons vraiment les conditions idéales pour nous améliorer tous les jours. Personnellement je voulais venir ici parce que Gary Hoffman donne cours ici, et c’est le meilleur coach de violoncelle qu’on puisse avoir. Pour les horaires, nous nous arrangeons entre nous, il vient environ tous les 15 jours ici et il envoie d’abord son assistant avec qui je peux déjà m’entraîner. Je joue de toute façon entre 6 et 8 heures par jour… Sans compter les représentations extérieures, les concerts… C’est donc très agréable de pouvoir compter sur des soutiens sur place. Nous avons une superbe cuisine, et un "Artists Village" qui nous permet de changer d’air et de nous voir quand on veut. On organise des dîners, des sorties aussi. L’ambiance est sympa ! Moi je ne parle pas bien le français mais tout le monde se débrouille en anglais… Je suis ravi d’avoir été choisi pour continuer ma formation ici, nous étions énormément à passer des auditions, et je savoure chaque instant… Qui sait combien de temps je pourrai rester ! » Ni étudiants, ni maîtres, les « résidents » sont triés sur le volet, et reçoivent à leur arrivée un contrat pour un an, renouvelable la plupart du temps chaque année pour une période de trois ans en moyenne. Pour chaque résident, une année de cours équivaut à 25.000 euros de dépenses. La Chapelle couvre la moitié de ce montant et l’autre moitié est « sponsorisée » par des mécènes privés ou des entreprises.

Tremplin de carrière

Aujourd’hui ce sont environ 14 jeunes qui habitent à la Chapelle, mais de nombreux autres jeunes musiciens y passent pour des courts séjours ou y travaillent régulièrement sans pour autant y vivre. C’est le cas de Sarah Laulan, jeune Française de 30 ans tout juste, mezzo-contralto comme elle se décrit, coachée par José Van Dam, et lauréate du troisième prix du Concours Reine Elisabeth 2014. « Je commence ma troisième année à la Chapelle, et je suis très heureuse de pouvoir bénéficier des coachs réputés et de cet endroit unique pour répéter autant que je veux. J’ai fait le choix d’habiter à Bruxelles et de louer un appartement dans le centre car j’ai déjà beaucoup de projets professionnels et je fais de nombreux allers-retours en France pour honorer mes contrats, c’est pour cela que j’habite près de la gare du Midi. Le grand avantage de la Chapelle c’est la liberté qu’on nous laisse pour organiser nos cours avec les coachs, et continuer à travailler à côté tout en pouvant venir ici nous entraîner quand on veut et avec qui on veut… C’est d’ailleurs une des rares institutions où se côtoient musiciens et chanteurs, ce qui nous permet de collaborer très facilement. Pour le Concours Reine Elisabeth, je venais évidemment très régulièrement m’entraîner, c’est le lieu idéal pour répéter puisqu’on a besoin de pianistes et de référents de confiance pour continuer à évoluer dans de bonnes conditions.

Le Concours Reine Elisabeth c’est une très belle reconnaissance dans le monde de la musique, mais pour fonder une carrière sur le long terme, il reste tout à faire… Avec la Chapelle je peux aussi participer à des master classes organisées à travers le réseau ENOA (European Network of Opera Academies), et donner des concerts à la Chapelle, idéaux pour sentir le public et s’exercer. Par exemple, j’ai chanté pour le concert de gala de la Chapelle le 26 mars, et ça ne fait que commencer puisque la Chapelle fourmille de nouveaux projets dont deux qui m’intéressent : le développement d’un "artist diploma", sorte d’équivalent européen à la formation professionnelle américaine, et un nouveau statut d’ "Associated Artist" qui permettrait à des musiciens et chanteurs confirmés de rester proche de la Chapelle et de participer à sa vie artistique de manière plus ambitieuse. C’est pour cela que je reste ici, parce que la liberté et l’esprit de travail me conviennent bien, les coachs me comprennent et il y a des projets à concrétiser ! » A l’heure où se concrétise cette nouvelle jeunesse tant attendue, la Chapelle Musicale peut tourner une nouvelle page de son histoire, qui s’annonce dynamique et ouverte au grand public, dans l'esprit de toujours mieux mettre en avant la musique et les musiciens. Un espace qui vivra, on l’espère, encore très longtemps et dont les projets se multiplieront, sans oublier les projets de rénovation de l’ancien bâtiment… et qui sait peut-être un jour, un deuxième agrandissement !

La Chapelle Musicale Reine Elisabeth, Chemin de la chapelle,
1410 Waterloo, tél : 02 352 01 10, site : musicchapel.org.

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