Connaissez-vous René Magritte ?

Paru dans JV 59 - Fev-mars 2017 | Texte : Aurélia Dejond, Photos : Duane Michals, Magritte Coming and Going, 1965, MRBAB, Bruxelles.

 

 

 

Il utilisait la peinture pour penser et non pour s’exprimer. Magritte a inauguré une voie qui n’appartient qu’à lui. 2017 est l’année du 50e anniversaire de son décès, l’occasion de revenir en treize points sur un des plus grands artistes du XXe siècle. Explications avec Michel Draguet, directeur du Musée Magritte.

 

 

 

 

 

museeMAGRITTE ET SON MUSEE
Le Musée Magritte ouvre ses portes au public en 2009, place Royale, dans un emplacement exceptionnel, rattaché aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique. « Il s’agit du premier musée de cette ampleur consacré à l’un des artistes les plus connus du XXe siècle. 234 œuvres et archives exposées sur 2.500 mètres carré : c’est la plus grande collection d’œuvres de Magritte au monde », souligne Michel Draguet, directeur des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, dont dépend le Musée Magritte. La visite s’apparente à un voyage onirique au pays du surréalisme : tableaux et dessins de l’artiste, photographies, tracts, affiches, manifestes, films… À sa mort, en 1967, René Magritte a peint plus de mille toiles. Son épouse lègue l’œuvre du maître à différentes collections publiques. « Aujourd’hui, le Musée Magritte reste l’activité muséale la plus importante de Belgique. Plus de 2 millions de visiteurs en 7 ans, et 65 % de visiteurs étrangers », se félicite son directeur. De nombreux prêteurs continuent de confier leurs tableaux à l’institution (plus de 31 en 2016).

 

debutsMAGRITTE A SES DEBUTS
Les premiers tableaux de Magritte, en 1915, sont impressionnistes. De 1916 jusqu’en 1918, le peintre suit des cours à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles où il rencontre beaucoup d’autres artistes qui deviendront ses amis. En 1920, il partage un atelier avec Pierre-Louis Flouquet qui l’oriente vers le cubisme. Avec Victor Servranckx, qu’il avait rencontré à l’Académie, il réalise des compositions cubo-futuristes qui sont exposées en 1920 au Centre d’art de Bruxelles. « Il fait ses gammes, en quelque sorte », explique Michel Draguet. Mais le peintre n’est pas satisfait de ses œuvres. En 1923, il découvre Le Chant d’amour de Chirico et prend conscience que seule l’idée prime. L’esthétique est secondaire. En 1926, il peint sa première toile surréaliste, Le Jockey perdu, puis Le Joueur secret (1927). Le célèbre surréalisme belge, plus ironique, plus frondeur que le mouvement français, caractérisé par l’union du réel et de l’imaginaire, du rêve et de la réalité, prend forme. Jusqu’à la fin de sa vie, Magritte garde cette patte unique qui le caractérise, comme dans Le Domaine d’Arnheim (1962) peint cinq ans seulement avant sa mort. Ci-contre : René Magritte, Le Joueur Secret, 1927, MRBAB, Bruxelles.

 

psychanalyseMAGRITTE ET LA PSYCHANALYSE
René Magritte, né à Lessines en 1898, voit sa vie basculer en 1912, lorsque sa mère dépressive se suicide en se noyant dans la Sambre. Il n’a que 13 ans et aurait été présent lorsque le corps de Régina Magritte est retiré des eaux, sa robe recouvrant son visage. Cet événement marque sans doute inconsciemment l’œuvre du maître : situations insolites, entretien du mystère, onirisme, il brouille sans cesse les cartes. « Pourtant, René Magritte refusera toujours toute lecture psychologique et analytique de son œuvre. Plusieurs de ses peintures sont cependant de nature à attirer les interrogations et interprétations depuis des décennies », précise Michel Draguet. Le Mariage de minuit (1926), un miroir qui ne reflète rien et des arbres peints à l’envers ou La Saveur des larmes (1948), plante-oiseau, chenille, sont deux exemples d’œuvres qui suscitent les questions et interprétations parmi les psychanalystes. Ci-contre : René Magritte, La Saveur des larmes, 1948, MRBAB.

 

georgetteMAGRITTE ET GEORGETTE
À 15 ans à peine, lors de la foire de Charleroi, Magritte fait la connaissance d’une fille de 13 ans, Georgette Berger. Ils se rencontrent régulièrement sur le chemin de l’école, mais c’est à Bruxelles qu’ils se sont rapprochés, avant de se marier en 1922. Un amour inaltérable les lie. Georgette devient sa muse. Elle accepte d’être mise en scène, costumée, chapeautée dans des poses et des lieux parfois surprenants. Le peintre a longtemps vécu grâce aux revenus de sa femme, qui lui permettaient de se consacrer à son art. On la retrouve dans de nombreuses œuvres, comme La Magie noire (1935) où elle est représentée de profil, à la manière d’une sculpture de l’antiquité.  Après sa mort, en 1978, dans un documentaire du journaliste belge Christian Bussy, elle trace un portrait peu connu de son mari : « Il avait l’air d’un fonctionnaire, d’un bourgeois… Il aimait sa tranquillité avec ses amis, chez lui. » Pour l’anecdote, Paul Simon a rendu hommage au couple dans sa chanson Rene and Georgette Magritte with Their Dog after the War (1983). Ci-contre : René Magritte, Georgette, 1937, MRBAB, Bruxelles.

 

MAGRITTE ET SA MAISON
L’icône du surréalisme belge louait le rez-de-chaussée d’une maison modeste à Jette, commune du nord de Bruxelles, avec sa femme. Il y habite et y travaille pendant 24 ans. C’est derrière cette façade banale qu’il réalise quasiment la moitié de ses œuvres, de 1930 à 1954. La maison n’a jamais été reprise dans son œuvre, Magritte ne copie pas la réalité – il s’en inspire uniquement. On retrouve une référence à la façade, de nuit, dans L’Empire des lumières. Magritte en a réalisé dix-sept versions, dont les plus célèbres se trouvent au Musée Magritte de Bruxelles, au Moma de New York et à la Fondation Guggenheim de Venise. L’artiste déménage à 55 ans. La maison est rachetée et rénovée dans les années 1990 par un passionné d’art. Depuis 1999, elle est ouverte au public et est devenue un musée. Au rez-de-chaussée, on peut visiter l’appartement de Magritte, reconstitué principalement avec le mobilier authentique. Aux étages, une exposition biographique dédiée au peintre. Des œuvres originales, quelques centaines d’objets personnels et des documents y sont exposés. Une place y est donnée à la période où il faisait de la publicité.
Musée René Magritte, 135 rue Esseghem, 1190 Bruxelles, tél : 02 428 26 26, site : magrittemuseum.be. Ouvert du mercredi au dimanche de 10h à 18h. Entrée : de 6 à 7,50 €.

 

vacheMAGRITTE ET LA "PERIODE VACHE"
Longtemps ignoré par Paris, Magritte est invité pour la première fois en 1948 à présenter une exposition personnelle à la galerie parisienne du Faubourg. Il a attendu d’avoir cinquante ans pour être reconnu par la scène parisienne et décide de se venger. Il invente alors une manière « vache » entièrement nouvelle, illustrée par des peintures et des gouaches satiriques aux tons criards, comme La Famine, ou Le Psychologue. En six semaines, avec la complicité du poète Louis Scutenaire, il brosse alors une quarantaine de tableaux dans un style Fauve volontairement provocateur et grossier. « Un acte typiquement surréaliste, destiné à dérouter les marchands parisiens et à scandaliser le bon goût français, c’est un vrai pied de nez que fait le peintre ! », ajoute Michel Draguet. « La galerie ne vend aucune toile, les commentaires sur le livre d’or sont très négatifs, Paris est donc un véritable échec pour le maître. »

Ci-dessus : René Magritte, La Famine, 1948, huile sur toile, inv. 11696, MRBAB, Bruxelles.

 

 

MAGRITTE ET LA PUBLICITE
Magritte a réalisé de nombreuses publicités pour subvenir à ses besoins, des « travaux imbéciles », comme il les nommait. « Il a gardé de sa formation à l’Académie la propension à avoir un discours très efficace », explique Michel Draguet. La première réalisation est l’affiche publicitaire pour les bouillons Pot au feu Derbaix (1918), la dernière sera L’oiseau de ciel (1966) pour la Sabena, qui rappelle Le Retour, une œuvre assez proche, réalisée avant la commande de la compagnie aérienne. Il introduit dans ses affiches des éléments surréalistes issus de son répertoire pictural. Dans le catalogue pour le fourreur bruxellois Samuel, les mannequins sont placés dans un décor composé de balustres, grelots et tentures. À Jette, il fonde dans les années 30 une petite société avec son frère Paul. Au fond du jardin, le Studio Dongo (en référence à Fabrice del Dongo, héros de La Chartreuse de Parme) produisait des affiches publicitaires, des étalages et des catalogues.

 

philoMAGRITTE ET LA PHILOSOPHIE
Magritte s’est toujours intéressé à la philosophie et a entretenu des relations étroites avec des philosophes. Son ami le poète surréaliste Paul Nougé l’initie à la lecture des grandes œuvres philosophiques. Cette découverte le poussera à faire de la peinture « une expression affinée de la pensée ». Le peintre veut montrer que les images et les mots se valent. Les images peuvent exprimer des sentiments et des idées, au même titre que la poésie et la philosophie, comme dans L’Usage de la parole (1927-1929). Il va jusqu’à se représenter en philosophe dans La Lampe philosophique (1936). Au début des années 1950, il entretient des contacts étroits avec le philosophe belge Alphonse de Waelhens, grand connaisseur de Martin Heidegger, qui deviendra son conseiller philosophique, puis avec le philosophe français Michel Foucault. Leur relation débouche en 1973 sur un livre du penseur français : Ceci n’est pas une pipe. D’autres titres de ses tableaux font référence à la philosophie : Éloge de la dialectique, La Condition humaine, Le Principe d’incertitude, L’Aimable vérité, La Lumière des coïncidences. Ci-contre : René Magritte, L'Usage de la Parole, 1927-1929, MRBAB, Bruxelles.

 

MAGRITTE ET L'AMERIQUE
ameriqueL’Amérique sera vraiment le pays de la reconnaissance », précise Michel Draguet. Magritte est exposé pour la première fois aux États-Unis en 1936. Mais sa popularité américaine démarre en 1948 grâce à son principal marchand, l’Américain Alexandre Lolas. Dès les années 1950, il devient une véritable vedette en Amérique, notamment avec Golconde, qui représente une ville ruinée. En 1957, Harry Torczyner, un autre américain, collectionneur de son œuvre, devenu son ami et son conseiller juridique, a joué un rôle important dans la popularité du peintre aux États-Unis. Le succès de Magritte est immense auprès des artistes et des collectionneurs, mais aussi auprès du public, probablement parce que la publicité et le marketing se sont inspirés de ses idées et les ont popularisées. Il n’est allé qu’une fois aux États-Unis, en 1965, avec Georgette et leur chien (dont ils ne se séparaient jamais !), pour une exposition de son œuvre au Musée d’art moderne de New York (Moma). On raconte qu’ils se sont relayés à l’extérieur du musée pour garder le chien, interdit d’entrée !
Ci-contre : René Magritte, Golconde, 1953, MRBAB, Bruxelles.

 

MAGRITTE ET LES ARTISTES CONTEMPORAINS
L’œuvre du peintre a influencé au moins deux générations d’artistes, principalement ceux du pop art qui le considéraient comme un précurseur, comme Andy Warhol, Roy Lichtenstein, Jasper Johns ou Robert Rauschenberg. Ils voient en Magritte un artiste qui avait anticipé leur esthétique : la combinaison des mots et des images. L’impact de son œuvre touchera également des artistes du « retour à la peinture » des années 1980. Marcel Broodthaers, l’artiste-plasticien belge, l’admirait : ses œuvres utilisent des ustensiles, des casseroles de moules, de vieilles cartes postales portant l’inscription « Ceci est une œuvre d’art », en référence à Ceci n’est pas une pipe. « Mais son influence et son héritage se retrouvent également dans d’autres créations contemporaines, comme chez Gavin Turk, Sean Landers, George Condo, Raymond Pettibon… », précise Michel Draguet.

 

MAGRITTE ET FANTÔMAS
René Magritte était fasciné par le personnage de Fantômas, qui n’était personne, explique Michel Draguet. À Châtelet, en Belgique, où il a habité de 1904 à 1917, en face de la maison des Magritte, un cinéma projetait la série des Fantômas de Louis Feuillade. Sa vocation surréaliste viendrait en partie des aventures de Fantômas projetées au cinéma ainsi que de l’œuvre littéraire de Pierre Souvestre et Marcel Allain. Certaines de ses toiles, comme La Voleuse, rappellent le personnage et l’atmosphère des aventures du maître du crime. Une photo montre le peintre en train de poser à la manière de Fantômas, à côté de son tableau Le Barbare (1927), détruit à Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour L’Assassin menacé (1927), une de ses œuvres majeures, il aurait puisé sa mise en scène dans une séquence du film de Feuillade. 

 

MAGRITTE ET LES MOTS
motsLe peintre a souvent tenté de montrer l’ambiguïté du rapport entre un objet, son image et le nom qu’on lui attribue. Ce lien entre les mots et la peinture est illustré par des œuvres – les « peintures-mots » – réalisées entre 1927 et 1930, comme Querelle des universaux (1928) ou L’usage de la parole (1929) ou l’une de ses peintures les plus célèbres, La trahison des images (1929) qui montre une pipe accompagnée de la fameuse légende « Ceci n’est pas une pipe ». 1927 c’est aussi le tableau L’Homme du large : « un premier chef-d’œuvre, un jeu sur le langage, sur l’extérieur et l’intérieur », rappelle Michel Draguet. Le peintre accordera toujours une grande importance aux titres de ses toiles, souvent énigmatiques, destinés à étonner et à dépasser le plaisir purement esthétique. Mais l’artiste belge décline également son amour pour les mots dans des illustrations, comme en 1927 par exemple : Nougé compose des détournements des exemples du manuel de grammaire de Clarisse Juranville qui sont illustrés de cinq dessins de Magritte. Ci-contre : René Magritte, La Bonne foi, 1964-1965. MRBAB, Bruxelles.

 

lumiere

 

MAGRITTE ET LA LUMIERE
La série de tableaux L’Empire des lumières, peints entre 1953 et 1954, pose un problème logique. Les toiles, dont il existe une dizaine de variantes, montrent à l’avant-plan une maison plongée dans l’obscurité au bord de l’eau, éclairée par un lampadaire et à l’arrière-plan un ciel très clair. Cette coexistence paradoxale entre la nuit et le jour déroute et interpelle, comme les associations insolites que l’on fait dans les rêves. Magritte réalise ainsi en peinture une sorte de cadavre exquis, jeu littéraire inventé par les surréalistes français en 1925. Ci-contre : L'Empire des Lumières, 1954, MRBAB, Bruxelles.

 

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