Qui sont réellement les Français qui vivent en Belgique ? Les médias hexagonaux et belges n’en finissent pas de commenter l’installation de ces familles qui viennent profiter de la douceur du climat fiscal belge. Si l’on en croit les évaluations du Sénat, chaque jour, un foyer français arriverait dans le royaume pour cette raison. En conclure que les 160 000 Français qui résident en Belgique sont des immigrés fiscaux serait pourtant exagéré. Quelques médiatisés, minoritaires, brouillent la véritable image de cette communauté – la plus importante en Belgique après les Italiens – où se mêlent les âges, les situations sociales et professionnelles, les résidents de courte durée, les étudiants, les doubles nationaux, les frontaliers… Bref, toute une société en miniature qui mène sa vie, à moins d’une heure et demie de Paris, dans un pays qui, tout en possédant la même langue, a son identité propre, beaucoup plus complexe et subtile qu’on veut bien le dire en persistant à croire que la Belgique serait un ersatz de France outre-Quiévrain.
Capitale de l’Europe oblige, 3 000 Français, soit un dixième des fonctionnaires européens, travaillent pour l’une des trois grandes institutions basées ici : la Commission, le Conseil desministres, et le Parlement européen. Ce sont les membres d’une tribu qui communiquent entre eux dans un sabir (le plus souvent à base d’anglais), l’eurolangue. Et parce qu’il faut s’adapter à la façon de penser de chacun, ils sont devenus des as de l’art du compromis. « C’est très tendance de dénigrer les fonctionnaires européens, mais je dois dire que j’ai rencontré chez la plupart d’entre eux un vrai sens de la responsabilité », confie l’un d’entre eux. Et de rappeler qu’à tous les échelons ce sont des équipes très réduites, de trois à cinq personnes, qui abattent un travail qui correspond souvent à celui d’un cabinet ministériel. L’élargissement a occasionné bien des changements : il a fallu faire de la place pour les nouveaux membres. Conséquence : le nombre des Français a diminué en proportion. Contrairement aux diplomates ou aux personnels des ambassades en poste pour trois ou quatre ans, beaucoup de fonctionnaires font leur vie ici. Les mariages entre collègues de pays différents sont monnaie courante. Ils envoient leurs enfants au Lycée français ou dans le système belge et, à l’heure de la retraite, même s’ils possèdent un appartement ou une maison en France, ils restent pour la plupart en Belgique. Certains, nommés à l’étranger, reviennent lorsqu’ils cessent leur activité, en raison notamment des prix attrayants de l’immobilier.
Pour les politiques ou les personnels nationaux détachés, la donne est différente. Ils travaillent toute la semaine et rentrent dans leur famille le week-end. Pas facile dans ces conditions departager l’existence des Belges… et des autres. Lorsque Denis Huet, aujourd’hui la quarantaine, pose ses valises en 2000 dans un appartement en location, il est détaché comme expert à la disposition de la Commission, avec retour programmé trente-six mois plus tard. Sa nomination à Eurocontrol peu après a tout chamboulé. Il ne repartira que lorsque cet organisme aura réussi à harmoniser le contrôle aérien de l’Europe. Et cela peut prendre un certain temps… Dans le jardin de sa maison, dans une commune flamande, les trois enfants, entre 5 et 10 ans, n’en finissent pas d’épuiser leur énergie. Ils vont à l’Ecole européenne (payée par Eurocontrol) :
« C’est une façon de baigner dans le même milieumulticulturel que moi, cela les rend plus ouverts, explique-t-il. Les enfants sont un bon vecteur d’intégration. On fait la connaissance d’autres parents d’élèves, on se rencontre au tennis, au golf, à la leçon de piano de l’aîné. »
Un seul hic : sa femme et lui passent du temps en voiture. La verdure et l’espace sont à ce prix.
Parmi les satellites qui gravitent autour des institutions européennes, les lobbyistes sont installés en nombre. Ils sont les « interprètes » entre l’industrie et les législateurs européens, dixit Maryke Lefebvre-Hanneman, qui n’a jamais envisagé de faire autre chose. « En France, c’est presque un gros mot », ajoute-t-elle. Après l’Italie et Londres, elle s’installe enfin à Bruxelles, en 2001. Elle y crée sa société, LHC, où elle défend, entre autres, les intérêts du jouet. Même si la « vibration » londonienne lui manque et même si elle estime que les coûts sociaux belges tuent l’emploi, elle se sent bien ici. Lobbyiste parmi les lobbyistes, elle est au milieu de gens qui, pour une fois, lui ressemblent :parlant six langues, hyperdiplômée, née Hollandaise, Française par mariage, élevée en anglais à l’étranger, ayant bourlingué dans le monde entier. A l’heure de l’élargissement, elle s’interroge sur le devenir de sa profession : « Il faut réinventer la structure des entreprises, assure-telle, et privilégier la communication entre indépendants plutôt que de créer de lourdes hyperstructures à l’américaine. »
C’est un phénomène assez récent : des entreprises publiques belges et des filiales de groupes étrangers font appel à des décideurs français. En 2005, pour la première fois, un grand établissement fédéral porte à sa tête un non-Belge. La nouvelle directrice générale de l’Institut royal des sciences naturelles est une Française. Camille Pisani connaît déjà bien les lieux. A l’époque où elle dirigeait les expositions de la Grande Galerie de l’Evolution à Paris, elle a travaillé pendant trois ans en partenariat avec l’institut belge : « J’avais apprécié la créativité de cette équipe, explique-t-elle. Des rapports simples et directs s’étaient mis en place. » Deux ans après sa nomination, elle constate qu’il y a « probablement plus de ressemblances que de différences entre les musées d’histoire naturelle de l’Europe. Ils forment un réseau très actif et collaborent fréquemment ». Le plus compliqué dans sa nouvelle existence est de se construire une vie sociale en dehors du travail alors que sa famille est restée à Paris : « Je déteste aller toute seule au caféou dans un restaurant. » Comme elle se veut positive, elle se dit qu’ainsi finalement tout le monde a deux vies et deux maisons.
Autre petite révolution, les chaînes publiques belges de la RTBF ont été dirigées de 2006 à 2008 par un Français, Yves Bigot, l'actuel directeur des programmes de la radio française RTL. Ce grand spécialiste du rock, ancien producteur des Enfants du rock est un transfuge de France 2, où il régnait sur les programmes. En guise de baptême du feu, il a dû affronter en décembre dernier les retombées de l’explosif docu-fiction Bye Bye Belgium, qui annonçait la pseudo-scission du pays. Un projet conçu avant son arrivée… Dur, dur, pour quelqu’un qui espérait, lors de sa nomination, ne pas faire ingérence dans les affaires de politique intérieure belge. Plus soft, la diffusion de deux nouvelles émissions dans le droit-fil de ce qu’il nomme « le divertissement populaire de qualité ».
Depuis quelques années, les filiales de groupes étrangers en Belgique sont, presque toujours, managées par des Belges. Une exception, toujours dans la communication, avec Christian de la Villehuchet, président de la filiale belge de Euro RSCG depuis 2002. Ce descendant decorsaires malouins a été appelé à la rescousse pour renflouer un navire qui prenait l’eau. Opération réussie. Cinq ans après, il caresse l’idée de faire de Bruxelles un grand « hub » du groupe publicitaire. « Ce pays est un carrefour culturel et un melting-pot qui dispose de trois atouts importants : la créativité flamande, la vélocité d’un marché avec des équipes réduites capables d’intégrer très vite des techniques très différentes et enfin des prix intéressants, que ce soit pour les films TV ou les travaux d’impression. Avec moins de modestie et plus d’ambition, la Belgique pourrait devenir le dragon de l’Europe », affirme-t-il.
Il y a aussi ceux qui créent leur business en terre étrangère. Dans cette catégorie, on rencontre tous les profils d’entrepreneur.
Patrick Bottin, lui, n’avait jamais vu son avenir làhaut dans le Nord alors qu’il lui suffisait de sortir de sa salle de sport de Roquebrune-Cap-Martin pour faire des ronds dans la grande bleue. Là-bas, il rencontre un couple belge qui veut faire de la gym à domicile. Quelques cours plus tard, le voici qui lâche tout : « Au fond, j’en avais assez de la mentalité ambiante, confie ce Niçois. Je neremercierai jamais assez Roland et Anne-Marie Gillon Crowet, grands collectionneurs d’Art nouveau, qui m’ont incité à venir ici et m’ont présenté à leur amis. Ça a fait boule de neige. » Patrick Bottin voudrait, comme aux Oscars, dire merci à tous, mais la liste serait trop longue de ces grandes familles belges qui lui ont apporté une gentillesse et une fidélité sans faille. Dix ans après, le tout-Bruxelles se bouscule dans la salle ouverte à Uccle par le personal trainer-masseur.
En Belgique, les études paramédicales sont accessibles sans sélection et les étudiants français sont huit fois plus nombreux que les Belges. Depuis 2006, l’Etat belge a mis en place des barrières pour limiter ces arrivées massives. Certains diplomés français ouvrent ensuite leur cabinet ici. Ceci malgré les charges assez lourdes qui pèsent sur les indépendants. Sylvain, le Marseillais, podiatre (pédicure médical), est l’un d’eux. Avec sa compagne, Natacha Wilquin, Lilloise, ils neregrettent pas leur choix et une vie qui leur laisse le temps de pratiquer leur passion commune, l’escalade, un sport découvert sur mur dans le plat pays. Natacha se dit seulement désolée de la réputation de chauvinisme des Français. Un travers que n’ont pas du tout les Belges. Evelyne Meissirel du Souzy en a fait l’expérience. Inscrite depuis seulement trois ans au barreau de Bruxelles, elle a été sollicitée par l’UCL pour donner des cours.
Cette mère de trois enfants était d’abord retournée sur les bancs de la fac pour maîtriser le droit belge lors de son retour de Londres, il y a cinq ans. Dans le cabinet qu’elle a créé, avec l’aide d’Hippolyte Wouters, un avocat bruxellois, elle privilégie la médiation pour le civil, pour la famille ou les affaires. « La limite de la négociation, pour moi, ce sont les situations paroxystiques et parfois… les confrères », explique-t-elle. Agréable surprise, les rapports avec l’administration judiciaire : « Je trouve les gens très fair play, serviables. Mais peut-être que je sélectionne ceuxlà…», reconnaît cette femme de dialogue. Avec Denis Payre, on entre dans une autre catégorie. L’ancien fondateur de Business Object, éluentrepreneur de l’année 1996 par Business Week, a tout vendu et déménagé en 1998. Il joue un temps les Business Angels et pratique le lobbying. En 2000, il démarre modestement une start-up. Tout part d’une idée simple. Vous achetez à distance ; c’est facile et rapide, mais quand le colis arrive, vous n’êtes pas chez vous. Désormais, la livraison est gérée en direct avec le destinataire par Kiala. Soit 40 000 livraisons par jour et 10 000 reprises. Les clients ? La Redoute, Klingen, Quelle, etc. et de nombreux acteurs clés du e-commerce. Le chiffre d’affaires a bondi de 1,2 million d’euros, en 2002, à 25 millions en 2006. « Parmi les avantages de la Belgique, il y a aussi sa taille. Nous savions dès le départ qu’il était beaucoup plus facile de s’adapter ou de corriger le tir sur un petit territoire », explique-t-il. Avec des implantations programmées en Espagne, en Angleterre en Russie et en Autriche, Denis Payre songe moins que jamais au retour.
Dans le feuilleton des « immigrés fiscaux », auquel nous n’ajouterons pas un nouvel épisode, tous les ingrédients de la rupture amoureuse sont réunis. Croire que l’on quitte une personne ou un pays pour une seule raison – ici, l’argent –, est assez réducteur. Même si cela compte, d’autres facteurs entrent aussi dans la décision. Beaucoup de nouveaux venus sont à un tournant de leur vie. En cédant leur entreprise, ils renoncent à l’action et au pouvoir.
Changer de pays est une façon d’atténuer les effets de cette perte. Et, qui sait, peut-être de démarrer une nouvelle aventure. Dans ces expatriations, certains Français restés au pays se comportent comme l’épouse délaissée et crient à la trahison. Les passions s’exacerbant, on tombe vite dans la caricature des deux côtés. Les uns réclament qu’on retire leur légion d’honneur à ces «mauvais citoyens ». Les autres se sentent la victime désignée d’une France ultra-égalitaire. Drôle de climat, alors qu’Alain Delon ou Charles Aznavour ont déménagé en Suisse, il y a une trentaine d’années, dans l’indifférence générale, le récent départ de Johnny a « mis le feu ». Pendant ce temps-là, d’autres Européens assument cette situation sans états d’âme : les Anglais sont les rois de l’optimisation fiscale et certains Allemands prennent le chemin de l’Algarve à cause de l’absence de droits de succession.
L’attention est tellement polarisée sur l’exil fiscal qu’il semble impossible d’avoir juste envie de changer d’air. Faire ses valises pour le soleil de Barcelone paraît plus crédible que de choisir les brumes du Nord. Et pourtant… Patrick Péan, agent artistique de chanteurs connus, a eu envie de prendre du recul : « réfléchir sur la façon de faire mon métier, dit-il, arrêter de courir danstous les sens ». Seul, sans attaches, la décision est vite prise. Il n’est venu qu’une poignée de fois, mais l’ambiance belge l’a séduit immédiatement. Il s’est installé dans le quartier branché de la rue Antoine Dansaert. Il continue de travailler, surtout par téléphone, fait des sauts à Paris et bénéficie sans l’avoir cherché du dynamisme de l’industrie musicale belge. « Ça bouge. Beaucoup d’albums se font à Bruxelles. Les studios coûtent moins cher et, gros avantage, ce sont souvent de grandes surfaces avec des chambres pour loger l’équipe. Et si l’on veut un musicien pour la journée, c’est facile de le faire venir de Paris. Comparé aux prix de Londres, c’est imbattable. »
L’arrivée de François de Ganay a été clairement le fruit d’une démarche militante, basée sur le refus d’un Etat qui décide de A à Z, et son attachement « à des valeurs à l’ancienne mode, telles que la famille (il a trois filles), une vie sans chichis ». Lorsqu’il ne gère pas sa société de courtage en vins, il s’adonne à la poésie, signe des pièces de théâtre. Fin observateur des moeurs de son pays d’adoption, il se sent évidemment en phase avec l’individualisme ambiant : « Les invasions ont obligé les gens à faire le gros dos, à être plus rusés et à ne s’attacher qu’à une microcellule, l’entourage proche. » En affaires, il apprécie la rigueur anglo-saxonne de la communauté flamande et leur sens de la négociation : « Il est très difficile d’établir un contrat, car ils sont très durs. Ils essaient de vous presser comme un citron, c’est la loi du genre. Mais quand c’est signé, c’est signé ; on n’y revient pas. »
On ne peut terminer ce portrait de groupe sans parler des binationaux. Officiellement, ils sont aujourd’hui 24 000, parmi lesquels beaucoup de jeunes. Une population salariée, travaillant surtout dans le secteur tertiaire. Mais les résidents français n’étant pas tenus de s’inscrire au consulat, on estime qu’ils sont le double.
C’est encore plus difficile de dénombrer les unions mixtes, tradition très ancienne entre les deux pays et pas seulement chez les frontaliers. Le Mariage de mademoiselle Beulemans, grand classique du théâtre belge, a été joué pour la première fois en 1910. La pièce est écrite dans un mélange de français et d’idiome bruxellois, le brusseleer. L’histoire de l’amour contrarié entre la fille d’un riche brasseur belge et un jeune « francillon » sans le sou. Les portes claquent, on pleure, on rit. Et tout est bien qui finit bien.