L'Homme de la Mancha au KVS

Aucune date spécifiée

Rêver un impossible rêve..." Tous, dans la salle ce vendredi 14 septembre, jour de première, nous attendions évidemment cet air historique, rentré dans le patrimoine chanté francophone depuis qu'un certain Jacques Brel l'a popularisé avec talent. Sauf qu'on a non seulement assisté à la reprise de ce morceau d'anthologie, mais qu'on a surtout découvert un spectacle coloré et rythmé qui dit tout de notre époque, de nos quêtes, de nos mixités et de nos envies. Le rythme de l'orchestre de la Monnaie en fond de scène, de jeunes chanteurs-danseurs-comédiens qui illuminent cette scène, un écran géant en hauteur, et une esthétique qui vascille entre West Side Story et Kurt Weill emmènent le spectateur en voyage chanté et introspectif, lors d'un moment qu'on n'hésite pas à qualifier d'historiquement artistique. 

 

Historique

Retour sur l'histoire. L'Homme de la Mancha, c'est d'abord et surtout El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha, roman historique tant au point de vue littéraire que politique écrit par Cervantes au 16ème siècle. Pluriel, polyphonique et choral, il mèle moments comiques et tragiques, anecdotes absurdes et constructives. Pour toutes ces raisons il est considéré comme le premier roman moderne. Dans ce roman, un chevalier qui n'est pas chevalier se rêve chevalier, se veut chevalier. Son écuyer Sancho Pancha est un paysan, les auberges se transforment en château, les moulins à vent resssemblent à des géants et les paysannes deviennent princesses. Le chevalier pas chevalier c'est Don Quichotte, en réalité Cervantes lui-même, qui doit se défendre d'être poète devant un tribunal de l'Inquisition. C'est complexe et choral, il faut le lire (ou le voir) pour comprendre.

En 1965, ce roman historique est réinventé à Broadway en comédie musicale par Dale Wasserman et Joe Darion sur une musique de Mitch Leigh.  Deux ans plus tard, Jacques Brel assiste à ce spectacle à Canergie Hall. Il en sort bouleversé. Cette quête d'absolu, ce rêve d'un autre monde, l'adaptation de ses idéaux à la société contemporaine, tout lui parle. Il contacte les producteurs du spectacle afin d'acquérir les droits pour adapter le spectacle en français. Le 4 octobre 1968, la première de la version française revue par Le Grand Jacques (Brel lui-même y interprète le rôle prinicipal) est présentée à La Monnaie. C'est un succès sans précédent. La pièce est reprise à Paris, la chanson "La Quête" s'inscrit dans le patrimoine chanté francophone. 

En 1998, Jean-Louis Grinda, actuel directeur de l'opéra de Monte Carlo, est alors directeur de l'Opéra Royal de Wallonie à Liège. Il convainc le baryton José Van Dam d'interpréter le rôle de Don Quichotte dans une nouvelle version de l'Homme de la Mancha. Le specacle aura de nouveau un succès retentissant, projeté sur écran géant et retransmis à la télévision nationale. 

 

Ici et maintenant

"Rêver un impossible rêve (...), brûler d'une possible fièvre, partir où personne ne part (...) tenter, sans force et sans armure d'atteindre l'inaccessible étoile...." Cette quête-là, elle résonne aujourd'hui, dans une société qui part parfois en vrille. Du coup, cette saison, le KVS théâtre royal flamand  a décidé de la mettre à l'honneur en débutant sa saison avec sa version moderne de l'oeuvre. Pour rappel, la démarche du KVS et celle de son directeur Michael de Cock est d'intégrer de manière intime la ville, les environs du théâtre (les régions décriées d'Yser et du canal) et les habitants du quartier à la création. 

Le résultat? Sur scène, de jeunes chanteurs-comédiens-danseurs, une esthétique tirée au cordeau, écran et orchestre (de La Monnaie) en fond de scène, costumes contemporain évoquant hier. Don Quichotte est interprété par Philip Jordeans. Depuis des années, le comédien-chanteur tourne avec le répertoire de Brel, dont il manie avec talent et intelligence tous les accents. L'acteur belge François Beukelaers interprète avec sensibilité et retenue Cervantes, en bordure de la pièce et de la scène. La soprano albano-belge porte à la perfection, corps et voix, le rôle de Dulcinea, dont Don Quichotte tombe amoureux. Tous les acteurs en scène d'ailleurs portent admirablement la partition chantée autant que dansée et parlée.Le spectacle dans cette forme moderne donne à voir l'absolu de la quête, l'historique autant que le contemporain d'une ville qui se cherche, dans ses bons et ses moins beaux, dans sa mixité sociale et culturelle. Des airs classiques se mèle de slam ou de rap, la danse de rue s'invite sur le plateau, la murga (forme populaire de théâtre musical sud-américain) sous-tend le spectacle. Le tout a des airs de résistance et d'absolu. Sur l'écran géant, des interviews des artistes qui parlent de leurs rêves et des images du piétonnier en construction, de la ville en destruction. Le final, dont on vous laisse la surprise est tout particulièrement émouvant, bouffée d'air avec vue sur la ville. On nous avait indiqué une durée de deux heures vingt sans entracte, ce qui nous avait un peu rebutée. Mais quand on s'est levée, dans un élan d'émotion, comme le reste de la salle, pour applaudir ce spectace magistral, on aurait voulu que ça ne soit pas encore fini. On ne peut donc que vous conseiller ce bijou de voix, de corps et d'âme qu'est l'Homme de la Mancha, revu et corrigé au KVS. Histoire d'atteindre, même si ça ne dure qu'un soir, "l'inaccessible étoile".

 

L'Homme de la Mancha, jusqu'au 28/09 au KVS Bol, 146 rue de Laeken, 1000 Bruxelles,  du 18 au 22/12 au Théâtre de Liège, place du XX août, 4000 Liège, l'Homme de ma Mancha est une coproduction du KVS, de la Monnaie et du Théâtre de Liège, places entre 26 et 30€, www.kvs.be 

 

 

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