Saint-Boniface, Îlot à choix multiples

Paru dans JV 45 | Texte : Quentin Noirfalisse, Photos : Corentin Van Den Branden (Verypics)

Branché, multiculturel, toujours en mouvement, bordélique, parfois. Quand on demande à ses habitants, les qualificatifs affluent à propos du quartier Saint-Boniface. Calé à l'abri de la Chaussée d'Ixelles, Saint-Boniface se mêle largement avec le quartier africain de Matonge, bourdonnant d'activité. Ses nombreuses terrasses et sa proximité avec le quartier européen ont attiré, au cours des dix dernières années, une population croissante d'expatriés. Parmi eux, de nombreux Français, mais aussi des jeunes venus des quatre coins de l'Europe pour travailler à la Commission, au Parlement ou dans les organisations et lobbies avoisinants.

Quartier mosaïque, Saint Boniface doit son nom à l'église qui a été le moteur de toute son évolution. A la fin du 18ème siècle, les premières constructions viennent parsemer ce faubourg de Bruxelles, parcouru par des chemins aux tracés irréguliers. La population de l'époque est constituée de petits commerçants et d'ouvriers. Ils s'entassent dans des îlots résidentiels aux conditions d'hygiène épouvantables.

C'est au milieu du 19ème siècle que le quartier va se structurer. Lassés de devoir se rendre à l'Eglise Sainte-Croix, au niveau de la place Flagey, les habitants du haut d'Ixelles réclamèrent la construction d'une église plus proche. Les travaux de l'église Saint-Boniface, premier édifice néo-gothique de Bruxelles, commencèrent en 1846 et durèrent dix ans. Un plan d'aménagement est imaginé par les autorités communales quelques années plus tard. Il s'articule autour de l'église et prévoit de percer une rue en face de son parvis, pour aérer la perspective. Il s'agit de l'actuelle Rue Saint-Boniface où l'on retrouve aujourd'hui une brochette de restaurants.

Derrière l'église s'étend une vaste zone encore champêtre. Son urbanisation démarre à la fin des années 1870. Des halles monumentales vont être construites près de l'actuelle Rue de la Tulipe. Le budget des travaux explosera, atteignant un million de francs de l'époque. Faute de commerçants, le bâtiment va être fermé à la fin de la Première guerre mondiale. Démolies en 1936, les halles d'Ixelles sont aujourd'hui remplacées par deux barres d'immeubles de logements sociaux, où a été tournée une scène fameuse de "C'est arrivé près de chez vous", avec Benoît Poelvoorde.

saintbonifacebisMambo et Art Nouveau

Saint-Boniface et ses alentours constituaient aussi un quartier éminemment industriel et accueillaient des usines de porcelaine blanche. On peut encore admirer la façade d'époque des établissements Demeuldre au numéro 141-143 de la Chaussée de Wavre. Petit à petit, le quartier va accueillir de plus en plus de bourgeois. Au tournant du 20ème siècle, les constructions art nouveau s'installent dans le quartier, notamment sous la houlette des architectes Ernest Blérot et Henri Jacobs. Si on lève patiemment la tête lors d'une promenade dans les rues Solvay et Saint Boniface, on découvrira de nombreux sgraffites au pinacle des façades. Certains d'entre eux sont dits « cachés », car dégradés, négligés ou dissimulés par des années de pollution voire carrément des couches de peinture noire !

Dans les années 60 et 70, la Chaussée de Wavre, la Rue Longue-Vie et leurs environs vont subir un changement sociologique d'importance. Des Congolais venus en Belgique pour étudier, faire du commerce ou travailler dans la diplomatie s'installent dans ce quartier, proche de leur ambassade, mais surtout de la Maison africaine, un centre d'hébergement et d'une boîte de nuit célèbre, le Mambo. Petit à petit, les commerces chics des Galeries d'Ixelles, un peu délaissés par leurs propriétaires belges qui n'y investissent plus, vont être repris par des Congolais. Le secteur prend le nom de Matonge, d'après un quartier festif de Kinshasa. Les gens qui y viennent appartiennent aux élites mobutistes. Les magasins sont chics, les boîtes de nuit sélect. Durant les années 90, le prestige de Matonge va chuter. Une population d'origine africaine plus précarisée arrive. La criminalité croît, ainsi qu'un sentiment d'insécurité qui perdure toujours chez certains. Bien que Matonge a sans doute retrouvé une bonne partie de sa convivialité endiablée, Catherine Broché, gérante d'Expat Housing, explique qu'il est plus difficile de louer vers la Chaussée de Wavre, « où les maisons sont en moins bon état et attirent moins les expatriés. »

Aujourd'hui, ceux-ci se tournent plus volontiers vers le coeur de Saint-Boniface, jugé plus branché et en meilleur état. « Du côté de la Rue de la Paix, il y avait déjà dans le passé des boutiques chics, prestigieuses, se souvient Laura Bainvol, gérante du magasin Look 50, friperie vintage lancée par sa maman il y a trente ans. « Et le quartier était connu pour l'Ultime Atome, qui était tenu à l'origine par un groupe d'anarchistes qui ont développé un lieu accessible à tous. La proximité d'écoles d'art et de l'université qui garantissait du passage. Et l'entreprise Solvay amenait aussi pas mal d'employés dans les alentours. Il y avait donc une vie intense qui continue aujourd'hui. Des restaurants comme le Mano a Mano ou le IIème élément ont très intelligemment contribué à développer le quartier en proposant une cuisine extra, mais pas chère. »

Un potentiel négligé

Selon Laura, Saint-Boniface constitue un bon trait d'union entre le quartier Léopold et le centre-ville. « L'énergie qui vient de Matonge influe aussi sur Saint-Boniface. Avec leur pouvoir d'achat, les expatriés ont contribué à la dynamisation du quartier. Ils sont dans un entre deux : ce ne sont plus des jeunes adultes, ni des couples à la tête d'une famille. » Emilie, jeune trentenaire française, employée dans une ASBL, est installée dans le quartier depuis plusieurs années. « Ce que j'aime, c'est l'accessibilité à tout. Faire des courses tard le soir, manger quelque chose rapidement dans un restaurant, aller dans le quartier populaire de la Rue Malibran, aller à Saint-Gilles à pied, tout ça, c'est facile.» Gros point négatif, sur son tableau : le manque d'espaces verts. « On n'a pas suffisamment pensé, au niveau communal, combien le potentiel de ce quartier était important. Résultat : le parking est inexistant, des gens ne veulent pas y mettre les pieds de peur de ne jamais pouvoir se garer et on ne pense guère à planter des arbres, complète Laura Bainvol qui s'inquiète aussi pour le projet de Tram 71, qui remplacerait la ligne de bus. « C'est beaucoup trop lourd, comme mode de transport, ça va ramener du bruit et faire vibrer les maisons. Les petits commerçants s'inquiètent de la longueur des travaux et des effets secondaires engendrés par un tel projet. »

Un repaire pour jeunes travailleurs

À cause de ces évolutions récentes, le marché de l'immobilier a évolué fortement au cours de la dernière décennie. Thomas Gozes, agent immobilier chez One Real Estate travaille depuis dix ans sur Ixelles-Haut. « Ces cinq dernières années, les prix ont grimpé. On est passé de 2000 à 2500-3000€ du m2 à la vente. La Chaussée de Wavre et d'Ixelles sont un peu plus bas, du fait du bruit et des passants. A cause de ces prix, ce sont surtout des expatriés, Français, Espagnols, Italiens, qui achètent, les Belges acceptant d'acheter pour des prix situés davantage entre 1800€ et 2300€ du m2. » Pour un appartement deux chambres, il faudra compter en moyenne 900€ par mois sans les charges. Pour un trois chambres, on montera directement entre 1300€ et 1600€. Ces montants relativement élevés font que souvent, on ne reste pas plus de cinq ans dans le quartier avant de partir ailleurs, au moment de fonder une famille. Parfois, un coup de chance se produit, comme pour Émilie. « Je paye 800€ pour 120m2. Mais je sais que cela devient de plus en plus rare de trouver ce genre de perle. On construit de nouveaux logements Rue du Prince Albert. Hélas, il ne s'agira que d'appartements de haut standing, forcément hors de portée de tous.  » Pour un rez-de-chaussée commercial, on oscillera en moyenne entre 2000 et 2500€/mois. Catherine Broché, gérante de l'agence Expat Housing, représente les propriétaires d'un immeuble de six appartements (65m2 pour 750€ par mois). « En ce qui concerne les biens rénovés, les prix à la location n'ont pas tellement évolué pour les expatriés, depuis la crise de 2008. D'ailleurs, l'immeuble ne désemplit pas d'expat'. » Ce qui les attire, au final, c'est la personnalité unique, parfois insoupçonnée et à choix multiples de Saint-Boniface. Essentiellement attrayant pour son cachet, sa coolitude, la proximité avec tout et son caractère festif, c'est sans doute l'un des meilleurs endroits pour passer les premières années de sa vie active à Bruxelles.

 

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