La crise sanitaire au quotidien: les cavistes

Vendredi 24 avril 2020

Les Vins Gelin existent depuis 1921: importateurs, négociants, distributeurs et depuis peu producteurs, ils couvrent différents métiers du vin depuis 5 générations. Pierre Gelin a repris l'affaire de son père (créée par son grand-père) il y a 30 ans. Sa fille Marine l'a rejoint il y a 6 ans. La fermeture des restaurants et des lieux publics a fortement fragilisé les cavistes. Pierre Gelin nous explique leur quotidien.

 

Comment avez-vous vécu la crise?

Nous nous sommes tout de suite demandé si nous pouvions rester ouverts, mais après le 12 mars, nous avons préféré fermer, même si nous n'y étions pas obligés. Pour notre personnel et nos clients, il semblait plus serein de fermer pendant quelque temps, car nous ignorions comment cela allait se passer et comment appliquer les mesures de distanciation correctement.
Avant de fermer, nous avons embouteillé tout le vin contenu dans nos cuves, pour pouvoir nettoyer et ne pas perdre de matière première.
Nous avons continué (et renforcé) un service de livraisons via le site, qui a vraiment très bien marché. Beaucoup de nos confrères ont fait la même chose.

 

Vous avez ensuite décidé d'ouvrir à nouveau?

Oui, mais dans un premier temps en équipe très réduite, et à mi-temps sur chaque site: le matin dans notre magasin de Braine l'Alleud, et l'après-midi dans notre magasin d'Uccle. Ma fille Marine et moi avons travaillé à deux, pour limiter les coûts, avec un chauffeur-livreur pour les commandes venues du site. 
Nous avons ouvert en horaires normaux depuis cette semaine, mardi dernier, mais nous n'avons pas pu remettre tout le monde au travail pour le moment.

 

La fermeture des restaurants vous a beaucoup touchés?

Directement oui, et radicalement. Tout est fermé, les restaurateurs sont dans l'incertitude, et cela crée de grandes angoisses. Heureusement, nous avons des ventes directes et nous livrons aussi chez des cavistes et des épiciers, cela nous permet de renforcer l'activité de ventes sur notre site.
Pour les restaurateurs, nous avons aussi essayé de les aider en rachetant les cubis de vins qu'ils avaient en cave: leur date de péremption est de quelques mois seulement, et nous ne voulions pas les pénaliser en leur laissant ces produits périssables. Certains ont été très contents de pouvoir écouler ces stocks sans perte.

 

Votre chiffre d'affaire a pu être sauvé?

Loin de là! En mars, nous avons fait -70%, et en avril, nous serons je pense à -50% du chiffre d'affaires habituel. C'est une grande catastrophe économique qui se profile devant nous. Les ventes aux particuliers ne peuvent prendre les volumes des restaurateurs.
Nous tirons un peu notre épingle du jeu grâce à notre activité de production: il y a 2 ans, nous avons repris la mise en bouteilles de vin en Belgique. Nous avons donc repris une activité de production de vins qui nous rend un peu plus autonomes qu'un simple distributeur. Cela a été un investissement conséquent, en cuves, en formation et en main d'œuvre, mais comme cela, nous pouvons nous permettre de ne pas avoir de trop gros stocks de bouteilles.  Quand vous êtes uniquement distributeur, vous êtes en recherche permanente de chiffre, vous dépendez des vignerons et de ce qu'ils vous proposent. Entrer dans le domaine de la production permet d'apporter votre plus-value, votre savoir-faire, cela vous rend plus indépendant. C'est aussi une manière de mieux comprendre les difficultés et les priorités des vignerons.

 

Comment cela se passe, côté vignerons?

Pour le moment, tout est un peu chamboullé, mais de toute façon les personnes consomment autrement depuis quelque temps.
Les Bordeaux, par exemple, ont selon moi subit un "bashing" lié à l'image qu'ils ont donnée, et qui est allée trop loin. Ils se sont présentés comme des vins produits par des investisseurs, avec des chais de milliardaires, des domaines relookés par des designers, des producteurs-stars qui s'éloignaient de la vigne pour se rapprocher de l'argent et du bling-bling. Les consommateurs en ont eu assez de ce pêché d'orgueil, et ont délaissé les Bordeaux au profit de petits producteurs venus du Rhône, du Languedoc, du Jura...
Ces petits producteurs étaient en train d'émerger... et aujourd'hui tout s'arrête, l'Europe est en panne, la distribution redevient très locale. Alors je ne sais pas comment ces petits producteurs vont survivre, surtout ceux qui avaient augmenté leur production face à une demande croissante.
On parle aujourd'hui d'1 milliard de litres en trop sur le marché: comment l'écouler? les prix seront-ils à la baisse?
Et quand la récolte de septembre va arriver, si les cuves sont pleines et n'ont pas pu être embouteillées, que va-t-on faire de ce nouveau jus?
Pour pouvoir embouteiller (et acheter les bouteilles, les heures du personnel, etc: ce qu'on appelle la "matière sèche" et qui représente 5/6ème du prix d'une bouteille de vin), un viticulteur a besoin de cash: pour cela, il vend en général une partie de son vin "en vrac" à de gros négoces. C'est comme cela qu'il peut commencer à travailler son vin, qui ne représente qu'1/6ème de son coût.
J'ai bien peur que certaines personnes souffrent énormément.

 

Et les producteurs belges?

Dans l'ensemble, ils sont épargnés parce que ce sont de très petites productions, qui sont depuis toujours vendues dans des circuits courts ou en direct. C'est un avantage: en Belgique, même si certains vins sont très demandés et très bons, il n'y en a jamais assez, les stocks sont trop peu importants.

 

Et le Champagne?

Hélas: qui veut faire la fête en ce moment? Depuis le 15 mars, j'ai vendu 6 bouteilles de Champagne, soit une caisse, alors que normalement la saison commence, et que les Belges adorent le Champagne. Espérons que la fin du confinement donne envie de boire quelques bulles! 

 

Qu'allez-vous faire cet été?

Nous allons nous relayer pour rester ouverts tout l'été. J'espère pouvoir aller en France faire un tour en propriétés (aller voir les différentes propriétés viticoles, ndlr), si les autorités le permettent. Nous vivons un peu au jour le jour, comme tout le monde!

Site: www.gelinvins.be

Newsletter

L'agenda

JV en kiosque - Abonnement

Février - mars 2020 

COVER 77 mini
  • Enquête: études supérieures - France ou Belgique, comment choisir sa formation?
  • Talents belges: foire du livre, dix auteurs à suivre
  • Escapade à Mons, à Cadzand et dans le Kent 

Do you speak belge?

Quelques expressions belges et leur explication :