Docteur Sarah Heenen, responsable du service des soins intensifs des Hôpitaux Iris-Sud

Vendredi 1 mai 2020

Docteur Sarah Heenen


Cette jeune mère de famille de 42 ans a pris ses nouvelles fonctions à la direction du service des soins intensifs sur 3 hôpitaux du réseau Iris Sud début février 2020. Elle a donc été confrontée presqu'immédiatement à la crise sanitaire. Elle a accepté de nous expliquer les problématiques de son service, son parcours personnel... et ce qu'elle attend des semaines à venir.

 

Vous êtes "intensiviste" (médecin en soins intensifs) mais avez surtout, depuis quelques années, exercé à l'étranger. Pouvez-vous nous expliquer votre parcours?

J'ai fait mes études de médecine en Belgique, et commencé à travailler à Erasme, et j'ai eu envie de voir d'autres façon de travailler, pour évoluer professionnellement et intellectuellement. J'avais besoin de cet éloignement, et de cette confrontation avec d'autres axiomes pour acquérir ma propre autonomie, savoir décider moi-même dans mon travail. J'ai commencé en Angleterre, et cela m'a directement sortie de ma zone de confort! En Belgique, nous sommes très ouverts sur les problématiques de fin de vie et sommes plutôt enclins à soulager les patients, alors qu'en Angleterre c'est plus tabou, et les fins de vie peuvent prendre des jours. Les Anglais ont une vision plus acharnée par rapport au travail médical, et parfois cela fonctionne: des personnes "repartent" pour quelques mois. Toutes ces questions, essentielles, étaient très importantes pour moi. Me confronter à d'autres usages m'a fait définir ma propre vision, de façon je l'espère plus indépendante. Je suis ensuite partie m'installer à Strasbourg pour des raisons personnelles: mon conjoint travaille en Allemagne (comme designer) et donc nous pouvions vivre ensemble en choisissant l'Est de la France. Nous avons deux enfants: un petit garçon de 3 1/2 ans et une petite fille née en octobre dernier. Après ces 10 ans à l'étranger, je suis revenue en Belgique à la fin de l'année 2019. Les Hôpitaux Iris Sud cherchaient un chef de service pour les soins intensifs, et m'ont engagée.

 

A peine quelques semaines après votre arrivée, la crise sanitaire a commencé.


J'ai commencé à travailler le 3 février, en me disant que j'avais quelques semaines devant moi pour analyser le fonctionnement du service pour proposer des améliorations. Je n'en ai pas vraiment eu le temps... le 3 mars, le directeur médical a réuni tout le monde pour une première réunion "Coronavirus". Nous étions déjà alertés depuis la fin du mois de février, et personnellement je suivais beaucoup ce qui se passait en Italie, et j'avais de nombreuses nouvelles de mes anciens collègues et amis de l'Est, qui était l'épicentre de l'épidémie en France. Dès la seconde réunion "Coronavirus", je suis donc intervenue pour faire des propositions d'organisation en soins intensifs. Pour les équipes qui ne me connaissaient pas encore bien, c'était une prise de contact très directe. Il fallait former des médecins, réorganiser les soins. Nous avons eu la chance, si je peux dire ça, de bénéficier de l'expérience italienne. Là-bas, des orthopédistes réglaient les respirateurs, faute de préparation: ils ont du réagir et n'ont rien pu prévoir. Nous avons pu recruter des anesthésistes et convaincre certains médecins de faire les "petites mains" absolument vitales pour laisser aux autres médecins spécialisés le temps de voir les malades. Les "petites mains" prenaient les notes et faisaient le lien avec les familles, avec les infirmiers. Cela a permis de créer une organisation nouvelle, plus efficace, sur le modèle anglo-saxon. Cela m'a permis de me focaliser sur la gestion des patients.

 

Comment avez-vous géré votre vie de famille avec cette mise en place qui exigeait beaucoup de travail?

Au début, quand je rentrais chez moi le soir après être partie le matin à 7h, je me disais que j'avais 3 heures devant moi pour ne faire rien d'autre que m'occuper de mes enfants. Mais c'était impossible: couper totalement mon téléphone n'a jamais été réel, il y avait toujours des questions urgentes concernant le matériel, un patient, etc. J'ai pu prendre un jour "off" pour la première fois fin mars, un samedi. Je suis allée me promener au Bois de la Cambre avec mes enfants, et ça m'a fait un bien fou. Mieux: c'était nécessaire, même pour reprendre mon travail. C'est la première fois, ce même soir, que j'ai pu lire un article médical un peu pointu en restant concentrée. Avant, je n'y arrivais pas, les événements s'enchaînaient trop vite.

 

Comment vous êtes-vous organisés avec votre conjoint?

D'une manière générale, familialement, notre vie a été bousculée parce que mon conjoint, qui pour son travail fait de nombreux allers-retours en Allemagne, a dû travailler de chez nous. Il s'est occupé des enfants, ce dont il n'a pas l'habitude, et même si notre fils a adoré cette période où il a beaucoup plus vu son père qu'en temps normal, le fait de travailler à domicile et de s'occuper des enfants est compliqué. Mon compagnon me disait "comme je suis fier de toi"... mais il m'attendait sur le pas de la porte le soir pour que je prenne le relai et qu'il puisse enfin travailler tranquille!
Cela dit, le quotidien vous happe et c'est très bien comme cela: c'était un peu une caricature mais quand je rentrais chez moi, mon compagnon me collait la petite dans les bras, je lui donnais le sein pendant que je touillais dans la casserole du dîner, avant de lire un Tintin à mon fils. Il a été question un temps qu'ils partent avec leur père faire le confinement en Allemagne, et là j'ai dit non: je ne l'aurais pas supporté. On est quand même fragilisés, comme toutes les personnes. On sent bien, dans les supermarchés, partout, que les gens sont un peu à cran.
Mais je plains les médecins qui sont célibataires en ce moment: la réalité de la famille vous aide à tenir, à mettre une distance avec ce que vous vivez au jour le jour.

Quant à mon conjoint, il n'a pas eu le choix mais cette opportunité forcée de passer du temps avec nos enfants sera certainement une parenthèse importante dans notre vie.

 

Vous n'avez pas pu mettre votre fils à l'école?

Non, et c'est d'ailleurs assez énorme: nous n'avons pas eu le droit d'y déposer notre fils, parce que cela ne concerne que les familles où les deux parents sont dans le secteur médical. Quelle absurdité! A Bruxelles, il y a 46 écoles, et seulement 17 élèves sont accueillis dans les établissements. Le pire, c'est que l'école de mon fils est ouverte et accueille deux enfants de couples d'urgentistes... mais nous il n'en était pas question. "Votre conjoint est en télétravail, il n'a qu'à s'en occuper": c'est ce qui m'a été répondu. J'ai même appelé l'inspection scolaire, et là, même réponse. J'étais sidérée! Ce qui est drôle, c'est que l'inspectrice a tout de même fini par me dire: "vous qui êtes en première ligne, je tenais à vous dire merci". Pour me remercier, elle aurait juste pu accueillir mon enfant. Je ne suis pas la seule dans ce cas. Heureusement, la crèche qui prenait de temps en temps ma petite fille a été plus souple et plus compréhensive.

 

Dans votre quotidien à l'hôpital, aux soins intensifs, y a-t-il un moment où vous avez été débordés?

Non, cela n'est jamais arrivé. Nous avions bien préparé les pires scénarios... et finalement, à aucun moment nos 24 lits de soins intensifs (répartis sur trois sites) n'ont été occupés à 100%. Il y en a toujours eu au moins un de libre. Mais nous sommes un hôpital secondaire: beaucoup de malades étaient transférés vers les hôpitaux universitaires comme Erasme ou Saint-Luc.
Nous n'avons jamais eu le dilemme de choisir entre deux patients, nous n'avons jamais été dans une situation de débordement. Je trouve que c'est une bonne chose, mais c'était une attente bizarre: un peu comme dans le "Désert des Tartares" (roman de Dino Buzzati). Vous attendez un ennemi qui ne vient jamais, et cette gestion de la catastrophe imminente prend beaucoup d'énergie. Je pense que ce pic n'a pas été atteint parce que les médecins généralistes ont bien géré les patients éventuels: ils ne les envoyaient pas tous vers l'hôpital. Cela nous a beaucoup aidés.

 

Et avec les patients qui arrivaient dans votre service, comment cela s'est-il passé?


Au départ, c'était difficile parce que les patients étaient compliqués. Pas compliqués personnellement: c'est leur maladie qui était compliquée, elle n'évoluait pas comme nous l'attendions, tout était inhabituel. Nous avons fermé l'hôpital aux visites, et c'était une ambiance triste. Les infirmiers ont heureusement très bien compensé cette frustration des familles qui ne pouvaient pas venir voir leurs proches: ils envoyaient des photos, donnaient des nouvelles par téléphone, même si c'est délicat car on ne sait jamais vraiment à qui on s'adresse et comment cette personne reçoit ces informations.

 

Vous ne parlez pas aux familles?


Très peu. Les gens lisent la presse, ont des questions précises et moi je n'ai que des détails techniques impossibles à vulgariser à leur donner: je pense que l'approche plus humaine des infirmiers est plus opportune, surtout devant l'étendue de ce que nous ne connaissons pas. Mon travail est celui d'un horticulteur: on tente quelque chose, on attend en espérant que ça marche, mais souvent il ne se passe rien. La pathologie du Covid-19 est surprenante et fourbe: il y a des complications tardives, inattendues. Rien qui corresponde à ce qu'on connaissait, ni à ce qu'on voyait dans les reportages sur l'Italie d'ailleurs.

 

Vos équipes ont tenu le coup?

Oui. Dès la deuxième réunion en mars, nous avons décidé d'ouvrir une assistance psychologique pour le personnel soignant. C'est là, mais personne n'y est allé.
Les soins intensifs ont une mission précise: prendre en charge les patients qui en ont besoin. Soit ils mouraient brutalement, soit ils finissaient par aller mieux et sortir de notre service: dans ce cas, nous ne les suivons pas, ce sont les autres services qui prennent le relai. Mais pour des raisons personnelles, et médicales, nous prenons des nouvelles: les infirmiers vont dans les autres étages, et nous sommes curieux de savoir comment ils évoluent sur la durée.

 

Comment gériez-vous les morts des patients?

Il était question que les visites soient interdites même en cas de fin de vie. Cela me semblait inhumain, d’autant plus que j’ai récemment perdu un proche que j’ai pu accompagner, je savais à quel point c'était important. Cette idée a heureusement vite été écartée par l’ensemble de la communauté soignante et deux proches sont autorisés à venir en cas de fin de vie.

 

Avez-vous eu des soucis d'approvisionnement en matériel, médicaments, etc?

Non. Il y a eu des moments de grands stress, comme lorsque nous pensions manquer bientôt de filtres pour les respirateurs, et puis chaque fois l'hôpital nous a trouvé une solution et nous avons rebondi.
Concernant les masques, c'était plus compliqué. Nous avons un peu tiré sur la corde en les réutilisant plusieurs jours quand nous n'en avions plus pour nous, mais personne n'est tombé malade dans notre service.

 

Où en êtes-vous aujourd'hui?

L'activité a énormément baissé. Depuis huit jours, nous avons une occupation de 11 lits sur les trois sites (5-2-4). Ce qui est étonnant, c'est que seuls 5 à 10% des patients en soins intensifs ne sont pas liés au Covid-19. On se demande un peu où en sont les autres patients. La réouverture des consultations va permettre de prendre soin des personnes qui en ont aussi besoin.

 

Qu'attendez-vous des semaines à venir?


Nous avons peur d'une deuxième vague mais comment prévoir quoi que ce soit? Je ne suis pas certaine que le déconfinement change grand-chose, si les personnes portent des masques cela reste la meilleure chose semble-t-il. Dans notre service, nous n'avons eu aucun cas de Covid-19 parmi le personnel soignant, parce que nous portons toujours des masques. Ce qui n'a pas été le cas dans d'autres services, moins exposés aux malades mais qui ne se protégaient pas systématiquement dès le début. Je suis assez curieuse de savoir si je l'ai eu, j'espère qu'on pourra être testé. Ce sera intéressant.

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