Hôpitaux: comment ils gèrent l'épidémie

Vendredi 17 avril 2020

Les "Hôpitaux Iris Sud" regroupent quatre sites repris sous une administration commune. Situés dans quatre communes du sud de Bruxelles (Etterbeek, Ixelles, Anderlecht et Forest), ces sites hospitaliers (Etterbeek-Baron Lambert, Etterbeek-Ixelles, Joseph Bracops et Molière Longchamp) ont dû adapter leur organisation pour faire face à la crise sanitaire. Catherine Goldberg, directrice générale des Hôpitaux Iris Sud, répond à nos questions.

 


• Quel a été le processus de décision et d'organisation face à l'arrivée de cette épidémie? Y étiez-vous préparés?


L'hôpital est toujours préparé à faire face à une épidémie ou à gérer des patients contagieux, cela fait partie des procédures de base. La grande différence dans l'épidémie du Covid-19, c'est que nous ne connaissions pas ce virus, et cela a changé la donne. Il a fallu nous adapter au fur et à mesure, comme toutes les institutions hospitalières. Fin février, nous avons senti que les choses bougeaient. Très vite, nous nous sommes réunis avec les infectiologues et les hygiénistes, ainsi que tous les intervenants concernés, pour réfléchir à la meilleure organisation. L'isolement des malades suspects a été évoqué dès le début, et c'est ce que nous avons décidé de faire immédiatement. Depuis nous nous adaptons presque chaque semaine pour être le plus efficace face à ce virus que nous apprenons à connaître. • Comment les événements ont-ils ensuite évolué?
Dès le 10 mars, il y a eu un premier décès, et tout s'est accéléré. La Première ministre Sophie Wilmès est intervenue le jeudi 12 mars après une réunion du Conseil National de Sécurité et a posé les premiers principes de la distanciation sociale et d'un passage à une phase fédérale de gestion de crise. Le 14 mars, a été mis en place un PUH (un Plan d'Urgence Hospitalier) pour tous les hôpitaux belges. En clair, cela impliquait de solliciter toutes les forces vives de l'hôpital pour faire face au Covid-19, et de mettre en veille toutes les activités non urgentes ou reprogrammables : interventions chirurgicales, consultations ou dépistages effectués habituellement. Dès le lundi qui a suivi (le 16 mars), nous n'avons plus vécu qu'au rythme de ce Covid-19. Et c'est toujours le cas, ce qui est absolument inédit. Depuis ce jour, nous avons donc dû interdire l'accès de nos sites aux visiteurs, annuler les interventions et les consultations non-essentielles, reporter tous les examens qui étaient prévus s'ils n'étaient pas absolument urgents.

 


• En interne, ces mesures ont eu quelles répercussions?


Tout d'abord une réorganisation totale des services qui se sont tous concentrés sur cette épidémie. Certaines unités de soins ont été aménagés pour accueillir les patients contagieux, certains rôles ont été redistribués. Nous avons ouvert des unités entièrement consacrées à la prise en charge des malades du Covid-19: la semaine prochaine nous ouvrirons notre 5ème unité, en plus de nos 3 unités de soins intensifs, qui ont été réquisitionnées pour faire face au problème. Les trois services d'urgence dont nous disposons sur nos différents sites ont également été renforcés: toutes les admissions se font via les urgences. Cela implique une nouvelle organisation et une mobilisation très grande de la part du personnel hospitalier.

 


• Comment ont réagi les "autres" patients?


Au fur et à mesure, les lits se sont libérés des patients souffrants d’autres pathologies (notamment les cas chirurgicaux vu l’arrêt de l’activité aux blocs opératoires) et ont pu accueillir des personnes atteintes du Covid-19. Les lits restants sont consacrés aux patients nécessitant des soins urgents autres que liés à l'épidémie. Nous avons également maintenu notre service de pédiatrie et notre maternité. Tout s'est bien passé, et de manière assez fluide, malgré nos craintes initiales de voir arriver la fameuse « vague ». Nous avons créé des nouveaux lits aux soins intensifs, et jusqu'à présent, nous n'avons pas eu de débordement. C'est extrêmement intense, mais nous n'avons pas été submergés. Nous gérons dans le calme et avec une belle coordination entre les services.

 


• La Belgique a été "uniformément" touchée?


Mis à part les régions du Borinage et du Limbourg, il semble que oui. Nous n'avons pas, comme la France, eu à affronter des foyers de contaminations isolés. Cela nous a sans doute permis de mieux affronter (plus sereinenement ?) les entrées et les sorties à l'hôpital et la prise en charge des malades.

 


• Vous communiquez avec les autorités au jour le jour?


Oui, tous les matins avant 11h, nous devons tous communiquer au SPF (Service Public Fédéral) Santé Publique nos "chiffres", qui reprennent l'activité des dernières 24 heures, les lits occupés, les patients en soins intensifs et au respirateur, les décès (en précisant l’année de naissance). Les chiffres publiés chaque jour sont donc vérifiés quotidiennement et reflètent la réalité.


• Quels ont été les moments de tensions que vous avez pu vivre?


Il y a eu plusieurs moments de tension. Tout d'abord, ce virus était inconnu, et donc nous avons entendu tout et n'importe quoi, et nous avons dû prendre des décisions qui devaient être raisonnées dans un contexte qui ne l'était pas. C'est une difficulté que nous connaissons bien dans le secteur hospitalier, mais peut-être pas dans ces proportions. 
L'autre sujet de tension, rapidement, a été le matériel et ensuite les médicaments dont nous disposions. Au début de cette épidémie, on ne nous conseillait pas forcément de porter un masque, en tout cas pas pour tout le monde. Le personnel soignant était ainsi en mesure de s'inquiéter sur la transmission du virus. Sur ce point, on disait que les gouttelettes projetées entre personnes se limitaient à 1m50, et ne vivaient que quelques heures. Puis on a parlé de 7m et d'une durée de vie de plusieurs jours... Aussi le matériel de protection est devenu le sujet chaud. Malheureusement il est très vite venu à manquer ; nos stocks ont commencé à fondre comme neige au soleil sans possibilité sérieuse de réapprovisonnement. Nous avons donc dû rationner le matériel donné mais toujours en suivant les consignes édictées par Sciensano. Aujourd’hui nous avons assez de masques chirurgicaux. Par contre les masques plus filtrants, ( les FFP2) absolument nécessaires dans les unités Covid-19, restent impossibles à trouver. Nous avons reçu, venant de Chine, des masques KN95, qui ne sont pas tout à fait des FFP2. Aujourd'hui, nous envisageons de stériliser les FFP2, pour pallier à la pénurie et pouvoir continuer assurer sur la durée une protection maximale à nos collaborateurs. Pour le personnel hospitalier, tout cela était très anxiogène et source de tension.

 


• Comment vit le personnel hospitalier face à ces événements?


Bien, même si des problèmes sont apparus au fil des semaines. 
Dès le début de cette crise, au sein des équipes, tous ceux qui en étaient capables se sont rendus disponibles pour aider, et éventuellement changer de "métier", momentanément bien entendu. Certains se sont jetés avec beaucoup de générosité dans ce processus, ne sachant pas combien de temps cela allait durer.
Nous avons bénéficié d'une belle solidarité, et aussi d'un renforcement des liens entre les personnes qui vivent ces moments à l'hôpital. Mais sur la durée, cela a été moins heureux. Tous les éléments d’un stress "post-traumatiques" sont présents. Il faut dire que les mesures d'hygiène à suivre sont très lourdes: quand vous travaillez au cœur des services de soins des Covid-19, vous portez en permanence blouses, gants, masques filtrants spéciaux. La logistique est astreignante, vous étouffez un peu physiquement. Vous êtes en plus confrontés toute la journée à des personnes qui sont hospitalisées, qui ne voient plus leur famille, et vont finalement parfois mourir seules. C'est très éprouvant toute cette détresse pour les soignants.
Nous avons mis en place une cellule d'aide psychologique pour nos équipes, parce qu'il faut pouvoir être accompagné pour faire face à ce quotidien. Vous travaillez dans ces conditions très dures, physiquement et psychologiquement, et quand vous rentrez chez vous, vous êtes parfois confrontés à de nouvelles pressions de votre cercle familial: vous avez peur d'être contaminé, ou de contaminer vos proches. Le milieu hospitalier est une bulle, un univers clos. Vous en ressortez et vous pénétrez dans une autre bulle, où tout le monde est confiné. En fait, vous êtes en quelque sorte en quarantaine en permanence, et cela peut poser un problème de loyauté: "est-ce que je continue à faire mon travail et aider à soigner? Ou est-ce que je choisis la sécurité pour ma famille?". Ce sont des problématiques qu'il ne faut pas traiter à la légère. Et qui se posent de façon tragique quand une personne d'une équipe soignante est atteinte du Covid-19, le développe avec des complications, voire y succombe.

 


• Quelles sont, aujourd'hui, les réactions face à la date du 4 mai et du déconfinement?


Il faut être prudents: c'est une date qui peut être remise en question. Mais dans l'ensemble, il y a une envie de rouvrir grandes les portes de l’hôpital, de reprendre le fil des "autres" traitements. Les médecins sont très inquiets pour nombre de leurs patients: il est certain que par peur de se présenter à l'hôpital, et également parce que tous les rendez-vous avaient été annulés, des malades développent des pathologies qui nécessitent des soins urgents, sans qu'ils ne s'en rendent compte. Idem pour certaines maladies chroniques qui pourraient progresser. Il est donc urgent que nous rouvrions nos grilles de rendez-vous: c'est ce que nous allons faire dans les prochains jours si les autorités et la situation sanitaire nous le permettent.

 

 

 

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